28 octobre 2018

La civilisation n'est pas achevée


Ces deux dernières années, mon emploi du temps très serré ne m’a guère laissé le temps de venir écrire sur mon blog ! Mais écrire me manque beaucoup, alors pour combler ce manque, me voici revenue.

A la veine décliniste d’un Occident décadent qui s’effriterait avant de s’effondrer, nous pouvons rétorquer que l’aventure terrestre de notre humanité n’est pas achevée.

 Certes en ces temps de crise généralisée, le questionnement surgit en mon esprit avec une grande force. Mais j’ai envie de me dire à moi-même, « relax, notre civilisation est toujours en devenir ! ».
Malheureusement, oui, la civilisation a développé trop majoritairement son potentiel économique, industriel, et scientifique. Elle a repoussé ses limites jusqu’à une extrême dangerosité. Et rallongé de ce fait considérablement l’acquisition en cours d’une maitrise civilisée de notre planète.
La civilisation, du latin civilitas désigne pour l’homme une manière sociable du vivre.
Sauf, que vivre ensemble reste quelque chose de très difficile, car il implique d’accepter autrui, avec ses différences, ce qui veut dire aussi sur un plan psychologie, sortir de sa zone de confort, quitter ses terres personnelles, belles, rassurantes et connues, ses vérités admises, ses croyances limitantes…
En clair, l’unité apparente apportée par les progrès sans limite de la vie matérielle et extérieure, restent à eux seuls impuissants à rendre civilisable comme il serait souhaitable, les hommes. Il manque selon moi, le travail personnel de l’individu sur lui- même. Travail qui conduit vers l’unité intérieure, vraie et profonde, qui aide à comprendre et accepter son prochain différent de soi-même.
D’un autre côté, le devenir de l’homme intérieur peine à advenir car trop mal compris encore par les pouvoirs institués : religion, famille, éducation : eux aussi pourvoyeurs de civisme et civilité partagés…Mais ses autorités régulatrices sont de surcroît entrain de connaitre l’effondrement, sans que nous en ayons, hélas compris le sens profond, sens indispensable à comprendre pour une construction saine de l’individualité en devenir.
Nous semblons, ainsi,  être engouffré dans une impasse que Jung décrit très bien dans son livre, « Dialectique du moi est de l’inconscient » dans ses termes : « C’est un fait évident que la moralité d’une société, prise dans sa totalité, est inversement proportionnelle à sa masse, car plus grand est le nombre des individus qui se rassemblent, plus les facteurs individuels sont effacés et, du même coup, aussi la moralité, qui repose entièrement sur le sentiment éthique de chacun et, par le fait même, sur la liberté de l’individu, indispensable à son exercice ».

04 août 2018

Rencontres dans le sud de la France

Je signale la tenue d’un Congrès Européen (Congrès et pré-Congrès) sur la psychologie analytique de Jung, aux Palais des Papes d’Avignon. 
En débat : « Relier le familier et l’étranger dans l’Europe d’aujourd’hui : perspectives culturelles, cliniques et théoriques ».
Le congrès est ouvert à tous les analystes en formation, analystes, psychothérapeutes et étudiants.  
Inscription ici 




13 février 2016

Un autre regard sur les fantaisies


J'ai déjà  longuement parlé du concept de libido, l’énergie psychique pour Jung ; j’ai explicité ce concept-clé de l’approche jungienne.  Je voudrais m'intéresser un peu plus à présent aux productions de l’inconscient - les rêves - les fantaisies etc.

Dans ce petit billet je commencerai par les fantaisies ; la psychanalyse parlera plutôt de phantasmes. De quoi sont tissées les fantaisies ? D’où tirent-elle leur matière ? S’interroge Jung au début de ses Métamorphoses de l’âme et ses symboles. Je partirai de là.

Il prend l'exemple d'une fantaisie typique de la puberté. Un jeune homme face à l’incertitude de son devenir se dit en projetant son imagination dans le passé : « Et si je n’étais pas l’enfant de mes parents, mais l’enfant d’un noble et riche comte etc ». Cette fantaisie, sauf s’il s’agit d’un cas pathologique, passe normalement très vite. Il se trouve qu’à l’époque antique, nous dit Jung, l’imagination de la descendance divine n’était pas une fantaisie mais « une vérité acceptée de tous ». Comme en atteste d’ailleurs l’existence des mythes. De nombreux récits mythologiques mettent en scène des héros enlevés de leurs vrais parents et voire même issues de parents divins.  Jung cite à ce sujet l'histoire des jumeaux Rémus et Romulus qui furent séparés de leurs parents – l’un d’eux était un Dieu - et jetés dans le Tibre.

Ainsi, ces vérités d’hier, nos fantaisies d’aujourd’hui, se répètent et sont « au fond issues d’une forme de pensée archaïque reposant sur des instincts qui n’a rien d’infantile ni de pathologique. Cette forme de pensée primitive, continue de nous expliquer Jung, reposaient sur des instincts (1), qui, cela est naturel, n'apparaissent avec plus de clarté que plus tard ». Plus tard, il faut entendre, je pense, quand les hommes furent capables de mener un travail introspectif.

Pour autant, cette pensée provenant du fondement instinctivo-archaïque de notre esprit continue d’exister, aujourd’hui dans l’inconscient, Jung l’a appelé la pensée imaginative, ou non dirigée (voir mon ancien article). Elle continue d’exister à côté de la pensée dirigée consciente. N ‘en déplaise ou pas à cette dernière !

Et d’ailleurs vouloir faire comme si elle n’existait pas ne ferait que la renforcer à cause de la charge énergétique des instincts. Et accentuer notamment la formation d’angoisse, d’anxiété ou troubles phobiques divers.  Tout comme réduire, l’existence de ses fantaisie issue de cette pensée archaïque à tout l’infantile non réglé empêche de pouvoir regarder ce que ces fantaisies ont à nous apprendre sur l’état du développement global ou non global de notre personnalité.

Pour illustrer le rôle profond de cette pensée, je vais donner un exemple clinique ; il s'agit d’un rêve en rapport précisément avec une fantaisie de puberté. Le rêveur rêve que ses parents ne sont pas ses vrais parents. Le rêveur est une personne qui a reçu une éducation parentale très stricte, très sévère et très possessive.  Âgée de 40ans, elle essaie à présent de se défaire de cette emprise parentale. Un travail qu’elle n’a pu commencer à l’adolescence, tant elle était terrorisée par ses parents. Aujourd’hui c’est devenu quelqu'un d'anxieux et de dépressif mais qui désire s’en sortir et se libérer de ses chaines. Non sans ressentir une très grande inquiétude sur ses capacités à pouvoir conduire sa vie sans ses chaînes. Comme à l’intérieur de son moi,  se trouve donc plein de sentiments de peur et d’insécurité, l’inconscient a sans doute produit ce rêve typique de puberté en réaction à son extrême anxiété consciente.

L’analyse de ce rêve a permis, in fine, à cette personne de mieux comprendre l’étape de croissance individuelle dans lequel elle se trouvait. Et de voir également le rôle compensateur de son inconscient.

Ainsi, reconnaître la texture archaïque de ses fantaisies conduit à les regarder comme un marqueur générique et instinctif en provenance d’une autre forme de pensée et non comme la manifestion d’un désir infantile ; ce qui change beaucoup les choses, car  pour pouvoir concrètement progresser dans la vie, il est beaucoup plus constructif et aidant, de se dire, voilà ce que je dois parvenir à dépasser aujourd'hui,  que de se dire mon esprit fonctionne encore comme si j’avais 12ans.

(1) Ce que Jung appellera plus tard les archétypes

26 juin 2015

Les concepts jungiens



Dans son récent ouvrage, "Les Concepts Jungiens", Marie-Claire Dolghin-Loyer, médecin et psychothérapeute, nous fait découvrir en passant par de nombreux exemples cliniques, la pertinence des concepts jungiens.  L’auteure a cherché à donner des clés pour mieux lire et comprendre Jung. Pari réussi à mon sens. De plus, elle montre abondamment que l’œuvre de Jung ne porte pas préjudice aux découvertes freudiennes mais viennent en élargir la portée.

Voici un court extrait choisi : "Le mythe nous montre combien les contenus de l’inconscient sont fluctuants et insaisissables. ils s’expriment par projections, sont multiformes et transformables. Ainsi, on verra apparaitre dans une série de rêves la même pulsion inconsciente sous différents aspects. Ce qui est intéressant, c’est de porter attention à la forme choisie pour l’expression de la pulsion ainsi qu’à son évolution par les changements de forme. L’évolution de la forme indique qu’un contenu, encore très inconscient, progresse vers la conscience en évoluant peu à peu, comme une belle au bois dormant qui se réveille. La vitalité ou la créativité (la pulsion dirait Freud) apparaissent d’abord sous une forme archaïque relativement redoutable : homme préhistorique, lions et autres carnivores, bêtes dangereuses, etc. Bien souvent, ce sont d’abord des figures d’ombre qui se manifestent lorsqu’un contenu de l’inconscient fait irruption. En voici un exemple dans une série de rêves de la même personne : apparaît d’abord un homme sombre armé d’un couteau ; dans un deuxième temps, des personnages moins redoutables avec qui l’on peut parler : l’un d’eux conduit un cirque dans un village et prépare une représentation. Une amorce créatrice émerge de l’inconscient, elle se présente sous différentes formes et cette séquences de transformation contiennent une logique interne". 

22 mars 2015

Le séminaire de psychologie analytique de 1925

Je signale enfin, la sortie récente (fév 2015) de la traduction en français du séminaire de psychologie analytique tenu par Jung en 1925. En 1925, Jung s’est séparé de Freud depuis longtemps (1912) et vient de terminer "sa magistrale étude des Types psychologiques" ; il n’a pas découvert encore les traités alchimiques qui vont lui permettre de comprendre bien des choses...

Comme l’indique Michel Cazenave, "dans ce séminaire, Jung parle avec simplicité de son équation personnelle – non pas de sa vie en tant que telle, mais de son orientation, de la formation de ses idées sur la psychologie, c’est- à- dire son orientation subjective. Il parle pour la première fois de son type psychologique. Il commence sa présentation en disant qu’il a l’intention de "survoler" "l’étendue du champ" de la psychologie analytique, et esquisse la genèse de ses conceptions personnelles en remontant à l’époque où il était préoccupé par les problèmes posés par l’inconscient". 

Bien plus qu’une introduction, ce livre présente véritablement l’origine et les fondements de son oeuvre expérimentale et artistique. "Ce séminaire peut être considéré comme une présentation expérimentale de la psychologie analysique à la première personne avec son propre "cas clinique" comme exemple le plus clair de ses théroies. Dans ces cours par exemple, il explique comment il a compris plus tard que dans Métamorphoses et symboles de la libido, c’était sa propre  fonction imaginative qu’il avait analysée", fait remarquer très justement Sonu Shamdasani.  

Voici un long extrait du 10ème cours, que j’ai choisi de citer pour son caractère très explicite sur le processus particulier de connaissance à l’oeuvre dans l’analyse jungienne.

"Mais quand nous devenons conscients des opposés, quelque chose nous pousse à chercher la manière de les concilier, car il nous est impossible de vivre dans un monde qui est et qui n’est pas ; il nous faut avancer vers la création d’un troisième terme qui surpasse les couples d’opposés. Peut- être pourrions- nous adopter le Tao et l’Atman comme des solutions pour nous- mêmes, mais uniquement à la condition que ces termes aient signifié pour leurs créateurs la même chose que ce que nos idées philosophiques signifient pour nous. Or, ce n’est pas le cas : le Tao et l’Atman se sont développés, l’Atman hors du lotus, tandis que le Tao demeure eau calme. Autrement dit, ce sont des révélations, alors que pour nous ce sont des concepts qui nous laissent froids. Nous ne pouvons les intégrer comme l’ont fait les hommes de cette époque. Les théosophes ont certes essayé, mais se sont envolés, en se coupant de tout lien avec la réalité. Ces révélations leur sont bien apparues, elles sont sorties d’eux tout comme la pomme pousse sur l’arbre. Pour nous, elles sont la source d’une grande satisfaction intellectuelle, mais elles ne nous aident en rien à concilier les opposés. 

Supposons qu’un patient vienne me voir avec un conflit grave, et que je lui dise : « Lisez le Tao Tê Ching » ou bien "Remettez vos souffrances entre les mains du Christ. " C’est un conseil merveilleux, mais qu’est- ce que cela apportera à ce patient dans la résolution de son conflit ? Rien. 

Bien sûr, ce que le Christ représente fonctionne pour les catholiques et en partie pour les protestants, mais ça ne fonctionne pas pour tout le monde ; et la plupart de mes patients sont des personnes pour lesquelles les symboles traditionnels ne fonctionnent pas. Lorsque l’élan créateur est présent, c’est- à- dire quand le processus en cours a la qualité d’une révélation, alors notre chemin est univoque. 

L’analyse devrait permettre de faire l’expérience de quelque chose qui nous saisit ou s’abat sur nous, une expérience qui a du corps et de la substance, comme ce qui arrivait aux anciens. Si je devais choisir un symbole, ce serait celui de l’Annonciation. Il en a été bouleversé au plus profond de lui. 

Il me revient à l’esprit un autre cas semblable, celui d’un homme qui buvait. Un soir, il rentre chez lui après une bringue carabinée, ivre mort. Il entend des gens banqueter à l’étage, et s’en réjouit. À cinq heures, il va à la fenêtre voir d’où vient ce grand tapage. Il habitait une allée avec des sycomores devant sa fenêtre. Il voit alors se dérouler une foire aux bestiaux, mais avec tous les porcs dans les arbres. Il pousse un grand cri pour attirer l’attention sur eux, et la police l’a emmené à l’asile. Quand il a compris ce qui lui était arrivé, il s’est arrêté définitivement de boire. 

Dans ces deux cas, l’aspect de réalité de la représentation a déclenché une peur énorme, et, bien que les exemples soient grotesques, ils illustrent néanmoins le point que je voulais souligner, à savoir que, pour que la représentation libératrice soit efficace, elle doit avoir un caractère archaïque. Elle doit être physiquement vraisemblable, c’est- à- dire qu’elle doit faire totalement partie de nous. On sait qu’il n’existe aucune méthode pour forcer ce genre d’événements, mais il existe une multitude de méthodes dans le monde qui mettent l’esprit en condition pour faciliter le contact avec la vérité immédiate. 

Le yoga est l’exemple le plus remarquable parmi ces méthodes. Il y a plusieurs sortes de yoga, certaines qui utilisent la respiration, les exercices, le jeûne, etc., et d’autres comme le yoga de la Kundalinî, qui est une sorte d’entraînement sexuel de caractère un peu obscène. La sexualité est utilisée car c’est un stade instinctif et donc fiable pour induire des états favorisant l’apparition de ces expériences immédiates. Toutes ces méthodes de yoga, et les pratiques similaires, permettent de provoquer les conditions souhaitées, mais seulement, pour ainsi dire, si Dieu le veut ; en d’autres termes, cela implique un autre facteur nécessaire, dont nous ignorons la nature.Toutes les pratiques primitives doivent être comprises comme un effort de l’homme pour se rendre réceptif à ce que la nature cherche à révéler".