18 août 2019

Le féminin est l’avenir de l’humanité




Voici  l’un de mes posts de 2015, revu, corrigé et expliqué  ; je tentais alors de m’exprimer sur le sujet du féminin dans les femmes : sur son état actuel et son devenir futur possible pour la femme et pour l’homme. Je ne suis pas parvenue à bien me faire comprendre sur le sujet. Je cherchais à dire que les femmes qui n’ont pas encore trouvé leur nature féminine ne recevaient pas toujours de l’aide de la  part de leurs partenaires de l’autre sexe, a fortiori lorsque ces derniers ne cherchaient pas à découvrir leur propre féminin intérieur ou inconscient. D’un côté, le discours et la vision toute masculine qui assurent l’ordre nécessaire du monde extérieur depuis deux millénaires ont permis de propulser une bonne partie des femmes au rang de sexe gagnant, pour ce qui concerne leur réussite professionnelle, or d’un autre côté, dans leur rapport avec les femmes, la plupart des hommes n’aident guère les femmes à bien se comprendre.

L’émancipation des femmes depuis les six dernières décennies s’est montrée spectaculaire. Bien plus actives et visibles qu’hier, les femmes modernes ont beaucoup gagnés en autonomie, indépendance, compétence, prestige et initiative. Leur réussite s’observe surtout dans le domaine professionnel et social, et touche, certes, bien plus les femmes de milieux aisés. Mais pourquoi les femmes sont-elles tentées pour la plupart d’entre elles de suivre  des modèles de penser et d’être masculins ? Pourquoi les femmes ne s’appuient- elles pas davantage sur  leur propre  nature féminine pour progresser dans leur vie ;  une nature qu’il conviendra de définir. Nous savons et voyons que cette nature est dans leur être conscient et sexué, alors pourquoi donc les femmes ne s’en servent-elles pas davantage dans leurs implications extérieures diverses et variées   ?  

  "Les femmes ne peuvent échapper à la réalité que voici : les femmes embrassent une profession d’homme, elles étudient et travaillent à la manière des hommes et font ainsi quelque chose dont le moins qu’on puisse dire est que cela ne correspond pas entièrement à leur nature de femme. Quand on vit ce qui est le propre du sexe opposé, on vit en somme, dans son propre arrière-plan, et c’est l‘essentiel qui est frustré. L’homme devrait vivre en homme et la femme en femme".
 Jung pointe ici la contradiction des actions chez les femmes ; elles réussissent de la même manière que celle des hommes, mènent études et carrières non pas d’une manière qui s’inspire de leur être essentiel féminin, mais d’une manière qui emprunte aux traits de leur masculin inconscient.  Donc, il ne veut pas dire que la femme ne devrait ni travailler ni étudier, il souligne, je pense, simplement que la femme fait vivre de  manière essentielle pour réussir  « son arrière-plan » c’est-à-dire son inconscient. Pourquoi son inconscient, car la femme, comme tout être humain, femme ou homme donc, réuni l’instinct masculin et féminin. La femme a un inconscient typé masculin et l’homme un inconscient typé féminin, Jung en parle en termes de principe, ou d’éléments masculins et féminins et donne le nom d’animus à l’instinct masculin inconscient, chez la femme, et le nom d’anima à l’instinct féminin inconscient chez l’homme. Ces deux grands principes ou instincts président au devenir essentiel de n’importe quel être humain conscient. Qu’il soit du sexe féminin ou masculin. La grande confusion que l’on fait souvent, lorsqu’on lit Jung c’est de confondre genre ou comportement social et instinct ou archétype[1] .
Ces deux instincts, en contraste marqué, semblent inconciliables, pourtant ils attendent de pouvoir vivre en harmonie un jour dans la femme et dans l’homme comme force et partenaire intérieur.  
C’est pourquoi j’avais cité, dans mon texte initial, ces lignes de Jung :  "La femme sait de plus en plus que l’amour seul lui donne la plénitude de développement, de même que l’homme commence à saisir que l’esprit seul donne à sa vie son sens le plus noble et tout deux, au fond, cherchent le rapport spirituel qui les unira, parce que l’amour a besoin, pour se compléter de l’esprit et l’esprit, de l’amour ». L’homme et la femme aspirent à être entier, mais doivent avant cela résoudre le problème difficile de l’absence de conscience de leur anima et animus. 

Mais revenons à la nature féminine de la femme, nature que nous ne faisons qu’effleurer bien sûr, tant il y aurait à écrire.  En quelques mots tout de même, de quelle nature féminine parle-t-on ?
La nature féminine dont il est question ici n’a rien à voir avec les caractères que l’on attribue habituellement aux femmes tels que  le charme, la douceur, l’amabilité. Ou bien d’autres qualités apaisantes et rassurantes attribuées depuis fort longtemps aux femmes par le discours masculin. La nature féminine dont parle la psychologie analytique jungienne correspond à l’anima chez l’homme, c’est-à-dire à l’instinct féminin, au principe féminin, ou dit encore à Éros, c’est-à-dire l’amour en tant qu’instinct et pris dans le sens de relation sentimentale et d’érotisme et à ne pas confondre avec la sexualité.

Je cite un bref extrait d’un texte de Jung qui dépeint bien la psychologie très féminine de la femme :
« Cela n’a rien de particulièrement surprenant, puisque la femme est infiniment plus « psychologique » que l’homme. Lui se contente, le plus souvent, de la seule logique. Tout ce qui est « spirituel », « inconscient » etc., lui répugne, lui paraît indécis, vague ou maladif. Il veut l’objectif, ou le réel, non des sentiments et des fantaisies qui porte à faux ou dépassent le but. Au contraire, la femme veut, la plupart du temps, savoir ce que l’homme sent à propos d’une chose, plutôt que de connaître la chose elle-même. Pour elle, est seul utile ce en quoi l’homme ne voit que futilités, ou impédimenta. Aussi est-il naturel que ce soit la femme qui présente la psychologie la plus immédiate et la plus riche et bien des choses peuvent se remarquer très clairement chez elle, qui ne sont, chez l’homme que des processus indécis d’arrière-plan, dont il ne veut même pas convenir. Or la relation humaine, contrairement aux explications objectives et aux conventions, passe par le spirituel, domaine intermédiaire, qui va du monde des sens et des affects jusqu’à l’esprit, empruntant à l’un et à l’autre sans rien perdre cependant de son étrange nature particulière ». Jung poursuit en disant « il est nécessaire que l’homme s’aventure sur ce terrain, s’il veut apporter à la femme une certaine compréhension ».
Il faut comprendre, selon moi, que le féminin a besoin de devenir plus conscient chez l’homme ce qui aiderait en même temps grandement les femmes à affirmer davantage leur nature féminine, au lieu de faire qu'elles s'appuient principalement sur leur animus[2]. La femme, tout comme l’humanité et son lieu de vie, la planète ont grandement besoin de réveiller ce féminin encore trop méconnu et évité par les hommes qui ne connaissent de lui pas grand-chose. En général le féminin inconscient de l’homme se retrouve à l’extérieur projeté sur une femme ou bien à l’intérieur, sous forme d’humeur ou d’émotion à dégager.  

Et voici pourquoi en conclusion de mon article de 2015, j’écrivais :
Pour comprendre l’importance de la réalisation de son Éros, la femme a besoin, comme l’indique Jung que l’homme s’aventure sur le terrain de ce qu’il répugne le plus : à savoir son propre féminin inconscient, autrement dit le spirituel, l‘inconscient, ou tout ce qui lui paraît flou, trop psychologique, érotique (confondu souvent avec la sexualité). L’homme préfère, hélas s’en tenir à la froide logique ce qui n’arrange guère les affaires de la femme. Or, en ne développant pas un peu plus son éros, il n’aidera guère la femme à mieux comprendre et récupérer sa part de féminité naturelle perdue. Et s’il ne fait rien, il faut s’attendre à ce que la femme continue à s’appuyer sur son animus, un animus qui tant qu’il ne sera pas utilisé autrement, risque de réserver de rudes épreuves à sa belle, dans le but inconscient pour la femme de « l’aider » à mieux se réveiller et à se révéler à elle-même.    

Ainsi, le progrès vers l’autonomie sociale réalisée par la femme d’aujourd'hui, qui est apparue principalement sous la contrainte de faits économiques a largement contribué à améliorer la qualité de vie des femmes, mais il ne parle pas du changement et de l’évolution dans le vécu du féminin qui restent à venir aussi bien chez l’homme que chez la femme.


Illustrations
Gaëlle BACQUET

Références
Problème de l’âme moderne  – La femme en Europe – Jung
Les mystères de la femme – Esther Harding
La femme et son ombre – Silvia Di Lorenzo
Conférence de Sylvie Chevallier de la SFPA du 30/03/19 intitulée l’animus dans les contes de fées



[1] Je ne compte pas développer plus que ça cette notion ici.

[2] Le point d’appui des femmes dont je fais référence et qui est abondamment souligné par Jung  dans ses écrits, concerne  l’animus défensif de la femme, lequel animus s’est constitué au fil du temps, par la violence du long assujettissement des femmes par le logos de pouvoir masculin ; les femmes du temps de Jung mais encore aujourd’hui  s’en servent inconsciemment comme une arme redoutable contre les hommes. (Voir conférence de Sylvie Chevallier de la SFPA du 30/03/19 intitulé l’animus dans les contes de fées).

09 février 2019

Expérience de mort imminente - L'approche jungienne

Voici un article de Jérôme CHOISNET, passeur et chercheur passionné par le monde de l’au-delà, qui nous présente un livre fort intéressant consacré à l’expérience de mort immanente et qui pose la question d’un lien possible entre l’E.M.I. et le processus d’individuation.


 **** 


Chers lecteurs, je vous présente dans cet article l'ouvrage suivant d'Alexandra Arcé, publié aux Éditions Le temps PRÉSENT


Expérience de mort imminente 

L'approche jungienne

 



Exercice délicat que de rédiger une chronique de cet ouvrage ! 

S'annonçant comme un essai sur l'expérience de mort imminente selon une approche jungienne, cet ouvrage me semble destiné avant tout aux lecteurs passionnés de psychanalyse, bien davantage qu'aux personnes intéressées par les recherches sur les E.M.I. 

Je dirais même d'emblée : lecteur non féru de psychanalyse s'abstenir ! 

En effet, si vous n'êtes pas familier des concepts de la psychanalyse jungienne, la lecture de cet ouvrage risque fort de vous rebuter au bout de quelques pages... 

Son auteure Alexandra Arcé, titulaire d'un master de psychanalyse de l'université de Montpellier, a choisi d'émailler son texte d'une petite dizaine (neuf pour être exact) de définitions de concepts à l'usage des profanes, définitions réparties au fil des pages. 

Mais le texte reste aride à mes yeux... 

Le parcours de l'auteure 

Alexandra Arcé n'a pas vécu d'Expérience de Mort Imminente, mais elle nous raconte qu'elle avait une douzaine d'années lorsqu'elle a lu avec fascination le best-seller de Raymond Moody, La vie après la vie. 

Après une brève période d'un an ou deux de curiosité euphorique pour l'ésotérisme, Alexandra sombre dans une anorexie restrictive pendant plusieurs années. 

Son poids chute à 36 kg pour 1 mètre 68. 

" J'avais dépassé le stade de l'épuisement : je n'étais même plus fatiguée, je n'étais plus rien. 
Une autre personne vivait à ma place, effectuait les gestes de la vie courante, simulait une vie psychique. De temps en temps, des éclairs me traversaient : si je continuais à perdre un peu plus de poids chaque semaine, j'allais mourir. Mais la vie reprenait bien vite ses droits et je n'y pensais plus." 

Deux rêves déterminants 

C'est dans cette impasse qu'Alexandra, une nuit, fait un rêve qu'elle qualifie de 
charnière : 

" Dans mon songe, j'étais dehors et j'ai levé les yeux vers le ciel. Il était bleu et totalement dégagé. Une lumière intense en a émané et m'a envahie. Cette lumière n'était pas éblouissante comme la lumière du soleil. C'était une lumière blanche chargée d'énergie. Elle m'a enveloppée et m'a transmis tout ce que je n'arrivais pas à faire parvenir à ma conscience à cette époque. 

En un instant, j'ai compris la valeur de la vie. Je l'ai comprise non pas comme l'on comprend les choses de la vie, c'est-à-dire d'une manière théorique, progressive et compliquée, mais je l'ai compris en le vivant, en ressentant la joie, l'amour et la paix qu'elle implique, comme si ces qualités m'étaient miraculeusement transmises.[...] 

En réalité, le monde était vaste et tendait vers l'infini, et les apparences de nos vies n'étaient rien qu'illusoires. Ma conception du temps était métamorphosée : je me voyais au quotidien comme si je me situais dans un méta-temps. Au-delà du futur, en deçà du passé, un condensé de moi-même ayant intégré toutes les différentes étapes de ma construction psychique et physique. 

Cette lumière m'apprenait que tout était simple et bon une fois que le voile était soulevé. [...] Cette illumination semblait s'être passée en quelques secondes mais j'avais eu le temps de renverser la Bastille de mon âme et de libérer tous les prisonniers épris de joie que je contenais en moi. " 

Après ce rêve, le rapport morbide d'Alexandra aux aliments se dissipe peu à peu, et au bout de plusieurs années elle finit par retrouver un poids de forme. 

On peut d'ailleurs constater sur cette photo du site Babelio qu'elle a effectivement aujourd'hui une corpulence dans la norme. 

Le second rêve d'Alexandra 

Quelque temps après ce premier grand rêve, Alexandra en fait un second, dans lequel elle se trouve à l'intérieur de la maison de ses grands-parents : 

"Je voyais la porte en bois blanche qui fermait l'accès à leur chambre et le baromètre en bois, suspendu au mur à côté. Je me souviens m'être arrêtée face au baromètre avec une légère angoisse, pressentant ce qui allait arriver sans en connaître pourtant la nature. 

Quelques secondes sont restées suspendues dans un instant d'inquiétante étrangeté avant que la lumière blanche n'irradie du baromètre. 

Elle m'a enveloppée comme la première fois et m'a rappelé que je ne devais pas me laisser prendre au piège des illusions : les contraintes que l'on se pose pour devenir quelqu'un ou pour échapper à quelque chose, la tristesse qu'on s'inflige parce qu'on croit que cela aura un sens, la douleur qu'on supporte en espérant être payé un jour de retour, tout cela est faux et mortifère. " 

Quel lien avec les EMI ? 

Alexandra sait que ses deux rêves ne ressemblent que de loin à l'expérience-type de l'E.M.I. On n'y retrouve que l'étape de la lumière blanche "vectrice de paix, d'amour et savoir", mais elle affirme qu'elle a vécu cette lumière aussi intensément que le décrivent les témoignages des expérienceurs

On notera qu'Alexandra utilise abondamment dans ses pages le néologisme expérienceur, il est vrai fort commode pour désigner la personne qui fait une expérience, en particulier une expérience de mort imminente ou une expérience d'état modifié de conscience. 

Au fait, qu'est-ce donc qu'une EMI ? 

Selon la définition de Janice M. Holden, ancienne présidente de IANDS (International Association for Near Death Studies), 

 «Les expériences de mort imminente sont des souvenirs racontés d'expériences psychologiques extrêmes, contenant souvent des éléments "paranormaux", transcendantaux et mystiques, qui se produisent dans un état de conscience particulier survenu pendant une période de mort physique, psychologique, émotionnelle ou spirituelle, réelle ou imminente, ces expériences étant suivies d'effets secondaires similaires. » 

Cette définition nous rappelle qu'une EMI ne se produit pas nécessairement dans une situation où le pronostic vital est engagé. Une EMI peut en effet survenir dans des cas de maladies graves provoquant de fortes fièvres sans être mortelles, ou aussi sans cause médicale apparente, comme le rappelle Pim Van Lommel dans son livre Mort ou pas ?

Pim Van Lommel affirme également qu'une EMI peut survenir chez des personnes isolées, déprimées, ou pendant une marche dans la campagne ou une méditation. 

Alexandra Arcé souligne très justement qu'une EMI est avant tout une mort symbolique. L'hypothèse de départ d'Alexandra Arcé Alexandra décrit la mort symbolique comme une destruction de tous les repères constitutifs du conscient, ce qui engendre un traumatisme intense et soudain. 

Elle formule ainsi son hypothèse de départ en termes psychologiques, ce qui ne nous surprend pas puisque c'est le thème de son essai, mais ce qui rend cette hypothèse assez obscure pour un lecteur non familier des concepts fondamentaux de la psychologie : 

L'état de conscience non ordinaire de l'EMI est provoqué par une effraction du Réel dans le conscient du sujet

Dans la formulation de cette hypothèse, la notion de Réel est celle de Lacan. 

Alexandra Arcé cite explicitement Jacques Lacan quand elle écrit que "la destruction de tous les repères constitutifs du conscient, c'est la levée de tous les filtres qui lui permettaient de se maintenir à une distance raisonnable du Réel dont parle Lacan en disant que la « formule de l'impossible, c'est le Réel ». " 

Un essai jungien, mais pas que ! 

Vous serez peut-être aussi surpris que moi d'apprendre qu'Alexandra Arcé formule son hypothèse de départ en s'appuyant sur Lacan alors que son essai s'annonce comme rédigé dans une approche jungienne...!? 

Dans la suite de la première partie de son ouvrage, Alexandra nous décrit la notion de traumatisme, puis nous parle de l'évolution du concept de régression, de la vision de départ de Freud, à celle de Michael Balint, puis à celle de Donald Winnicott, et jusqu'à celle de Pierre Marty, ce qui passionnera nos psychanalystes, mais semble nous éloigner de l'approche jungienne... 

Mais qu'on ne s'y trompe pas, il s'agit bien d'un essai rédigé sur la base des thèses de Jung, comme nous le dit Alexandra à la page 43 de son ouvrage : 

"C'est auprès de lui que je m'attarderai désormais pour réfléchir à la question de l'universalité de l'E.M.I." 

Pour une description des différentes étapes d'une EMI, je vous invite à lire la première partie de ma chronique de l'ouvrage de Pim Van Lommel : Mort ou pas ? 

L'invitation d'Alexandra est de se demander pourquoi les symboles les plus forts de l'EMI se retrouvent de manière quasi-systématique chez chaque expérienceur, bien que toutes les étapes ne se retrouvent pas toujours dans chaque cas, ni nécessairement dans le même ordre. 

Lecture archétypale de quatre étapes fondamentales de l'EMI" 

Approcher l'E.M.I., écrit Alexandra Arcé, par la voie de la psychanalyse jungienne paraît pertinent dans le sens où la dynamique des similitudes/divergences rejoint le modèle archétypal

certaines images ne peuvent naître au conscient qu'en s'inscrivant dans un moule précis, ce qui n'empêche pas l'infinie variété des produits qui en sont issus." 

La décorporation 

Mes chers amis lecteurs, je vous dois à ce stade mes plus plates excuses — j'aurais aimé pouvoir vous présenter celles de l'auteure, mais elle n'a pas daigné me les confier — car l'arrivée de Jung est encore retardée. 

En effet, la lecture psychologique de la phase de décorporation des EMI n'est en rien jungienne : elle fait appel, d'une part, à un rapprochement avec la description de Winnicott des agonies primitives du nourrisson, et d'autre part à la notion de stade du miroir développée par Lacan (oui, encore lui...). 

Pour être exact, je dois ajouter que l'auteure mentionne également la distinction établie par le psychanalyste hongrois Victor Tausk entre narcissisme primaire et narcissisme secondaire. 

Il me semble que les choses gagneraient à être exprimées plus simplement. Pour un peu, je dirais que la phase de décorporation ne relève pas du champ de la psychologie. 

La plupart des expérienceurs ont l'impression, en se décorporant, de très naturellement abandonner un vieux vêtement, auquel ils ne pensent plus du tout dès qu'ils sont passés à l'étape suivante. Et quand ils réintègrent leur corps, c'est simplement ce corps qui leur est — malheureusement — familier, avec ses douleurs et ses limitations physiques, quand ce ne sont pas des incapacités permanentes. 

Le numineux : la rencontre de l'être de lumière 

Cette fois, nous y sommes ! Avec les notions de numineux et de numina, nous arrivons à Otto et enfin à Jung. 

On doit le terme numineux à Rudolf Otto, qui l'a introduit (à partir du latin numen) dans son ouvrage Le Sacré, publié 1917 et dont le sous-titre est Sur l'irrationnel des idées du divin et leur relation au rationnel. 

Alexandra résume l'expérience du numineux comme celle du «"tout autre ", échappant à tout ce qui est connu et connaissable, ne laissant aucune prise pour la rationalisation. » La thèse de Jung est que le numineux survient lorsqu'une forme archétypique fondamentale se déploie dans le conscient ; cette forme archétypique transcendante n'est autre que le Soi, que Jung décrit ainsi dans son ouvrage Dialectique du moi et de l'inconscient : 

"Intellectuellement le Soi n'est qu'un concept psychologique, une construction qui doit exprimer une entité qui nous demeure inconnaissable, une essence qu'il ne nous est pas donné de saisir parce qu'elle dépasse, comme on le pressent dans sa définition, nos possibilités de compréhension. On pourrait aussi bien dire du Soi qu'il est «Dieu en nous ».C'est de lui que semble jaillir depuis ses débuts toute notre vie psychique, et c'est vers lui que semblent tendre tous les buts suprêmes et derniers d'une vie."

L'étape de l'EMI que nombre d'expérienceurs qualifient de " rencontre d'un Être de lumière " est, comme l'observe Alexandra Arcé observe, pure numinosité, mais en même temps plus que cela. Plus que cela ?

Oui, car dans l'expérience du numineux, il y a une séparation nette entre l'image porteuse de numineux et la personne qui en est touchée.

Alors que dans l'EMI, la séparation disparaît. "Les qualités supposées appartenir à l'image numineuse, écrit Alexandra, se transfèrent aussi au sujet. L'amour, la connaissance, la chaleur et la lumière l'envahissent. "

La vision panoramique de l'existence

Cette vision panoramique, aussi appelée revue de vie dans les récits d'EMI, n'est pas seulement une vision du passé de l'expérienceur.

On sait que la perception du temps au cours de l'EMI n'est pas linéaire. Voici par exemple un témoignage que rapporte Raymond Moody dans La vie après la vie :

"Je ne sais pas comment vous l'expliquer, mais tout était là, tout se trouvait là en même temps ; je veux dire : pas une succession de tableaux scintillant l'un après l'autre, c'était une vue mentale de tout l'ensemble à la fois.

"On ne s'étonnera donc pas que la vision panoramique de l'expérienceur puisse comporter aussi un aperçu de sa vie à venir, comme en atteste Pim Van Lommel dans son ouvrage (cf. Mort ou pas ? page 48)

Alexandra Arcé introduit ici la distinction entre perspective causale et perspective constructive :

"Alors que la perspective causale considère que l'âme n'est rien d'autre qu'une réalité devenue, la perspective constructive considère qu'elle est toujours en devenir et que les manifestations de l'inconscient se rapportent aussi bien à ce qui fut qu'à ce qui sera. 

Les deux perspectives se complètent et elles doivent intervenir pour à parts égales dans la compréhension des phénomènes pour se rapprocher le plus possible de ce qui serait l'image de la totalité de l'âme."

La rencontre avec les gardiens de la mort 

Avant le retour de l'expérienceur dans son corps, se produit l'étape où il est confronté à une frontière. Il rencontre aussi généralement une ou plusieurs personnes ou entités qui s'adressent à lui, pour lui signifier qu'il doit retourner dans son corps car il a encore des choses à accomplir sur la Terre.

L'expérienceur comprend également que cette frontière est irréversible : s'il la passe, il ne pourra plus revenir en arrière et retrouver son corps et sa vie terrestre. Il s'agit donc d'une frontière entre la vie et la mort définitive.

Alexandra Arcé considère que cette rencontre avec les entités gardiennes de cette frontière pourrait être " l'activation d'une forme archétypique liée à l'imago et visant à être dépassée. "

La notion d'imago renvoie à la relation construite avec les figures parentales au cours de l'enfance.

Les entités gardiennes de la frontière sont souvent des parents ou des ancêtres de l'expérienceur, donc les figures qui ont composé l'imago.

Telle est plus précisément la pensée de l'auteure : 

Au cours de l'E.M.I., l'expérienceur rencontre les gardiens d'un nouveau territoire qui semble être celui de la mort définitive. C'est autour de la mort et du grand jugement que se jouent les questions de l'être comme si, à partir de ce moment-là, la réalité de l'être atteignait son paroxysme. 

Tout ce qu'il a vécu, senti et pensé sans rien en comprendre tout au long de son existence devrait enfin trouver son sens dans le franchissement de cette frontière ultime. L'expérienceur est prêt à sacrifier son âme et à rendre sa vie pour s'offrir aux gardiens de la mort et pour connaître ce qu'il en est du mystère de son être. 

Mais les gardiens refusent ce sacrifice [...] et ordonnent à l'expérienceur de partir, de retourner sur terre, de retrouver son âme et sa vie plutôt que de leur adresser une demande de reconnaissance qui irait jusqu'à la mort."

Ce qui se joue ici est l'illusion de ne pouvoir être que par le biais de la reconnaissance par l'Autre, la perte de soi-même en l'Autre.

Et la perte de soi-même primitive, c'est celle de l'indifférenciation dans la fusion maternelle, royaume de l'amour, de la paix et de la douceur. Les entités gardiennes de la frontière, en renvoyant l'expérienceur à sa vie terrestre, font déchoir l'imago du haut de son piédestal pour rendre l'individu à sa singularité.

Un appel à l'individuation ? 

L'EMI peut être l'instigatrice d'un changement profond ou parfois plus subtil de la personnalité. Pim Van Lommel en parle abondamment dans son ouvrage, comme vous pouvez le constater dans la deuxième partie de ma chronique Mort ou pas ?

Alexandra Arcé se propose de décrire ce changement de personnalité en termes de psychologie jungienne.

La notion fondamentale est celle d'individuation, dont Jung a parlé à partir des années 1930 "pour désigner le processus long et tortueux d'assimilation du Soi par le conscient. "

L'auteure observe que les expérienceurs sont souvent en difficulté pour relater leur expérience à leur entourage et à autrui, si bien qu'ils sont confrontés de ce point de vue à une forme de solitude et d'exclusion.

Or cette solitude, écrit Alexandra, " est essentielle pour ôter de la prévalence à l'autonomie du complexe de la persona.

"Le complexe de la persona est un masque d'adaptation sociale et de comportements stéréotypés qui recouvre le complexe du moi.

Il ne s'agit pas de se retirer du monde et de condamner les conventions sociales, mais de reconnaître leur part et de les distinguer du moi.

L'auteure ajoute : "Parce que la persona dissimule le moi et d'autres lieux du conscient, retirer ce masque est le prélude nécessaire à l'individuation."

La conciliation de l'ombre 

"L'ombre telle que la définit Jung représente [...] tout ce qui paraît inacceptable au moi au point qu'il en dénie l'existence."

Elle est lourde de toutes les peurs, hontes et colères, mais aussi de toutes les carences et des potentiels inexploités.

Pour Alexandra Arcé, l'expérienceur de l'EMI est confronté à son ombre à partir du moment où il revient dans son corps, car il retourne alors à un état de conscience ordinaire et doit renoncer à la plénitude dont l'EMI lui a donné un avant-goût.

Pendant l'EMI, l'expérienceur a vécu un amour absolu, une connaissance intégrale et une absence de temps ; il s'est trouvé dans une totalité qu'il doit abandonner à son retour su Terre. Il doit en faire le deuil et se contenter de "la seule totalité accessible à notre condition : celle de l'intégration [de l'ombre]." 

 Le risque pour l'expérienceur qui a laissé tomber le masque de la persona, est de permettre au moi, avide de sécurité, de courir après un autre masque et s'emparer des images numineuses qu'il a rencontrées dans son EMI.

L'expérienceur — précise Alexandra — en s'identifiant aux images numineuses, traverse une inflation psychique, une inflation démesurée du moi.

Pour illustrer son propos sur l'inflation psychique à la page 97 de son propre livre, Alexandra Arcé cite deux phrases qu'elle extrait de l'ouvrage de Pim Van Lommel, Mort ou pas ?, en mentionnant la référence exacte, mais elle semble attribuer ces deux phrases à un expérienceur d'EMI. C'est en tout cas ce que j'ai cru à la première lecture, et même ensuite.

Mais en allant vérifier la référence dans l'ouvrage de Van Lommel, j'ai constaté qu'il ne s'agit pas du témoignage d'un expérienceur, mais... de deux vers du célébrissime poète Dante, l'auteur de La Divine Comédie !!

Voici ces vers que cite Alexandra Arcé en les empruntant à la citation de Van Lommel :

« Ô Lumière suprême qui s'élève si loin de la pensée mortelle, rends à mon esprit un peu de ce que tu semblais alors.[...] L'homme devient tel dans cette Lumière, que s'en détourner vers autre chose est au-delà des limites du possible. »

Vous pourrez trouver une version légèrement différente de ces deux vers — n° 23 et n° 34 — dans la traduction de Lamennais, consultable sur cette page de la bibliothèque Wikisource.

Quoi qu'il en soit, prêtons attention à la mise en garde d'Alexandra Arcé : elle nous informe que le sujet qui s'identifie aux images numineuses, peut ensuite s'attribuer leur fonction de guide au lieu d'approfondir son individuation.

Elle emprunte ici à nouveau une citation à Van Lommel, mais cette fois il s'agit effectivement d'un récit d'expérienceur :

" Mais maintenant j'ai conscience de posséder des pouvoirs prophétiques qui me permettent d'aider les autres. J'ai un sixième sens."

La tâche de l'expérienceur sera de réaliser, écrit Alexandra, que "le contenu auquel il s'est identifié si pleinement lui délivre moins un message personnel transcendant qu'un message immanent provenant des profondeurs de l'inconscient."


Un second mythe moderne ? 

"Il suffit d'évoquer la traversée d'un tunnel conduisant jusqu'à une lumière irradiante pour que tout le monde comprenne de quoi l'on parle."

Un Mythe moderne est le titre d'un ouvrage de C.G. Jung de 1958, consacré à une étude psychologique des ovnis. Alexandra Arcé s'interroge : l'EMI serait-elle un autre mythe moderne ?

 Constatant l'extrême sur-valorisation du conscient dont souffre l'homme contemporain au détriment des forces agissantes de l'inconscient, elle se demande si "l'épidémie psychique" (sic) des EMI ne serait pas le signal que l'inconscient finit par imposer ses droits.

Profitant de l'abaissement du niveau de vigilance du conscient dans les circonstances favorables au déclenchement d'une EMI, l'inconscient en profiterait "pour se faufiler et pour impressionner le conscient de puissants symboles référant à l'archétype du Soi."

Pour des précisions sur les EMI et NDE :
Je vous invite à visiter les quatre parties de ma chronique de Mort ou pas ?, la grande étude du cardiologue Pim Van Lommel. La première partie est ici.
Pour un résumé des notions clefs de la psychologie analytique jungienne : Les sites sur ce thème sont fort nombreux. Vous pouvez consulter le site d'Ariaga.


28 octobre 2018

La civilisation n'est pas achevée


Ces deux dernières années, mon emploi du temps très serré ne m’a guère laissé le temps de venir écrire sur mon blog ! Mais écrire me manque beaucoup, alors pour combler ce manque, me voici revenue.

A la veine décliniste d’un Occident décadent qui s’effriterait avant de s’effondrer, nous pouvons rétorquer que l’aventure terrestre de notre humanité n’est pas achevée.

 Certes en ces temps de crise généralisée, le questionnement surgit en mon esprit avec une grande force. Mais j’ai envie de me dire à moi-même, « relax, notre civilisation est toujours en devenir ! ».
Malheureusement, oui, la civilisation a développé trop majoritairement son potentiel économique, industriel, et scientifique. Elle a repoussé ses limites jusqu’à une extrême dangerosité. Et rallongé de ce fait considérablement l’acquisition en cours d’une maitrise civilisée de notre planète.
La civilisation, du latin civilitas désigne pour l’homme une manière sociable du vivre.
Sauf, que vivre ensemble reste quelque chose de très difficile, car il implique d’accepter autrui, avec ses différences, ce qui veut dire aussi sur un plan psychologie, sortir de sa zone de confort, quitter ses terres personnelles, belles, rassurantes et connues, ses vérités admises, ses croyances limitantes…
En clair, l’unité apparente apportée par les progrès sans limite de la vie matérielle et extérieure, restent à eux seuls impuissants à rendre civilisable comme il serait souhaitable, les hommes. Il manque selon moi, le travail personnel de l’individu sur lui- même. Travail qui conduit vers l’unité intérieure, vraie et profonde, qui aide à comprendre et accepter son prochain différent de soi-même.
D’un autre côté, le devenir de l’homme intérieur peine à advenir car trop mal compris encore par les pouvoirs institués : religion, famille, éducation : eux aussi pourvoyeurs de civisme et civilité partagés…Mais ses autorités régulatrices sont de surcroît entrain de connaitre l’effondrement, sans que nous en ayons, hélas compris le sens profond, sens indispensable à comprendre pour une construction saine de l’individualité en devenir.
Nous semblons, ainsi,  être engouffré dans une impasse que Jung décrit très bien dans son livre, « Dialectique du moi est de l’inconscient » dans ses termes : « C’est un fait évident que la moralité d’une société, prise dans sa totalité, est inversement proportionnelle à sa masse, car plus grand est le nombre des individus qui se rassemblent, plus les facteurs individuels sont effacés et, du même coup, aussi la moralité, qui repose entièrement sur le sentiment éthique de chacun et, par le fait même, sur la liberté de l’individu, indispensable à son exercice ».