03 février 2026

Quand aimer empêche de sentir

 




Une phrase circule depuis quelque temps, attribuée à Jodie Foster : 
 « J’étais le genre de personne qui aurait traversé l’océan pour quelqu’un qui n’aurait même pas traversé la rue pour moi. Je pensais que tout le monde avait le même cœur que moi. » 

Qu’elle soit exactement d’elle ou non importe finalement moins que ce qu’elle met en lumière au plan psychique. Car cette phrase dit quelque chose de très juste d’une dynamique intérieure fréquente : celle du don excessif qui n’est pas tant un excès de générosité qu’une difficulté à différencier ses propres sentiments de ceux des autres. 

Lorsque la psyché demeure en mode participationnel, proche de ce que Jung appelait la participation mystique, les affects ne sont pas encore clairement séparés. 

Au-dedans de soi, souvent hors conscience, quelque chose pense ainsi : 
Ce que je ressens, l’autre le ressent aussi. 
Ce que je donne, je le recevrai un jour. 

Dans ce registre, donner peut donner l'illusion de recevoir ou d'avoir ce que l'on donne. Et en offrant ce que l’on n’a pas vraiment reçu, on apaise provisoirement le sentiment de vide. 

Donner de l’amour permet alors de ne pas trop ressentir son absence. 

Mais ressentir réellement au-dedans suppose de se confronter au manque, au vide, à l’absence. Et cette confrontation est douloureuse, parfois longue, souvent évitée. 

Il est plus facile de vivre les choses au-dehors — dans l’action, le soin, le don — que de les laisser advenir intérieurement. 

Pourtant, c’est là que commence le véritable travail psychique. Car, comme le dit Jung, la conscience ne naît pas en dehors des émotions, mais à travers elles. Et c’est en acceptant de ressentir ce qui manque, plutôt qu’en le comblant par le don, qu’une vie intérieure plus différenciée peut émerger.



22 janvier 2026

On ne devient pas soi par la volonté, mais par la traversée

 



On ne devient pas sujet, sans descente. On ne devient pas Soi sans traverser une phase de dissolution. On ne devient pas pleinement soi-même sans traverser des zones d’ombre. On ne s’incarne pas sans perte, on ne symbolise pas sans confrontation à l’archaïque. 

En alchimie on appelle cela la nigredo. 

Une partie des dépressions contemporaines peuvent être comprises comme des nigredo spontanées, survenant lorsque l’ancienne organisation psychique n’est plus viable. 

Mais dans un monde ayant perdu ses repères symboliques et sa fonction collective de contenance, cette descente n’est plus reconnue comme un processus de transformation. 

Privée d’un féminin interne suffisamment opérant pour contenir et métaboliser l’expérience, la nigredo devient alors vécu de vide absurde, d’échec personnel ou d’effondrement. 

Ce n’est pas la descente elle-même qui est pathologique, mais l’absence de cadre psychique et symbolique permettant de la traverser comme une étape nécessaire de la transformation. 

Ce qui pourrait aider à mieux comprendre — et parfois à mieux traverser — une dépression, ce serait donc de se situer davantage du côté du sens de l’expérience que du seul symptôme à faire taire. 

Dans la psychologie des profondeurs, « symboliser » ne signifie pas intellectualiser, mais apprendre à écouter, ressentir et reconnaître le sens vivant de ce qui se passe intérieurement. 

Or notre esprit moderne, formé à l’analyse, à la performance et au contrôle, est rarement entraîné à cette forme d’écoute intérieure. 

Enfin, il existe un mythe très ancien de Mésopotamie, datant du troisième millénaire avant notre ère, intitulé La descente d’Inanna. 
Ce récit offre une figuration à la fois mythique et imaginale de la descente nécessaire de la conscience dans l’obscurité, comparable à la nigredo des alchimistes : une descente de l’esprit dans la matière afin qu’il puisse s’y transformer. C’est précisément ce qui semble parfois se jouer dans certaines dépressions contemporaines. 
Comme si, depuis ces temps immémoriaux, l’âme humaine portait déjà la mémoire de ce chemin : celui que le Moi doit traverser lorsqu’il accepte de descendre dans l’obscurité afin de devenir plus incarné, plus humble, et finalement plus humain.


10 janvier 2026

Transparence salariale : ce que l’argent révèle au plan psychique

 





D’ici juin 2026, les entreprises devront se conformer à la directive européenne visant à renforcer le principe d’égalité salariale entre les femmes et les hommes. 

Au-delà des bénéfices indéniables de cette mesure dans le long chemin vers l’égalité, voici ce que, au plan psychique, la question de l’argent que l’on gagne m’inspire. 

L’argent n’est jamais neutre psychiquement. 
Il est le symbole d’une valeur haute, étroitement liée à l’intensité de la libido psychique — cette énergie vitale qui anime nos désirs, nos choix, nos engagements. 

Si l’argent fait honte, s’il gêne, s’il suscite de la culpabilité, c’est souvent parce qu’il oblige à une confrontation difficile : reconnaître ce que nous sommes réellement — avec nos forces et nos zones d’ombre — plutôt que de nous réfugier dans l’image idéalisée de nous-mêmes que nous cherchons à défendre. 

C’est pourquoi certaines mesures en apparence « techniques », comme la transparence des salaires, ne sont pas seulement sociales ou économiques. Elles constituent, pour beaucoup, une exposition psychique brutale, car elles touchent directement au sentiment de valeur, à la légitimité, à la honte, à la rivalité, à la reconnaissance. 

L’argent devient alors un miroir. Il révèle notre rapport au pouvoir, au manque, à l’abondance, au désir, à l’autorisation d’exister pleinement. 

Mais lorsque l’argent est désidéalisé — libéré du fantasme de toute-puissance comme de la honte — lorsqu’il est regardé lucidement et assumé, il peut devenir un révélateur précieux. Il reflète la qualité de notre lien à la vie et notre capacité à incarner notre énergie dans la réalité. 

En ce sens, l’argent fonctionne comme la libido humaine : ce qui brille le plus, et ce qui se cache le plus. Et c’est souvent là que commence le véritable travail psychique.