Dans son livre, Métamorphose
de l'âme et ses symboles, Jung de toute évidence ne se résout pas à
penser comme Freud au sujet de la nature toute sexuelle de l’énergie psychique.
La rupture déclarée relative à sa divergence de vue avec Freud figure dans son
texte "Du concept de libido".
Dans cet écrit, il jette une lumière explicative sur sa propre
conception de la libido, posant ce faisant, les bases de la psychologie
analytique.
L’inflation
conceptuelle de Freud
Regardons en premier lieu sur quoi s’exprime son
opposition à la conception de Freud. C’est sur l'évocation des causes possibles
de la schizophrénie que porte son désaccord.
Il rappelle les idées nouvelles que développe Freud à propos de l’étude des
troubles paranoïdes. Ce dernier se demandait dans une de ses publications si
dans la schizophrénie, il fallait incomber à la perte de l’intérêt en général, la
disparition de la réalité, ou bien s’il fallait l’incomber à la perte de l’intérêt
érotique. Finalement Freud a choisi d’incomber la perte du réel à la libido
seule. En clair, pour Freud, le schizophrène a perdu tout contact avec le monde
extérieur parce que sa libido a disparu, c’est-à-dire qu’elle s’est retirée
dans le moi. Pour Jung, il ne peut pas en être ainsi. En ce sens où "la
libido ne peut pas expliquer toute la perte de relation avec le monde extérieur".
Dans une telle éventualité, il faudrait en conclure que toutes nos relations au
monde sont marquées par la libido, donc par de l’érotisme. Jung rappelle
encore, que la libido ne peut pas être une fonction sexuelle, car si elle
l’était alors dans la névrose, l’introversion de la libido déboucherait sur la
schizophrénie ; Or dans les faits, ce n’est pas du tout ce que l’on observe : le
névrosé ne présente pas de disparition de la fonction du réel.
Pour Jung, dans la schizophrénie, il manque "beaucoup
plus que ce que l’on pourrait appliquer aux relations érotiques". Ce
qu’il manque "c’est une masse importante de fonctions qui servent à
entrer en contact avec le réel". Et qu’en conséquence, les troubles
fonctionnels constatés chez le schizophrène touchent tout autant le domaine des
autres tendances que celle de la sexualité.
La
libido : une conception vitaliste
Sans conteste, Jung refuse de distinguer libido et instinct
du moi. Car si nous faisons cela, alors nous serons
tenter de voir les choses à la manière de
la biologie qui oppose l’instinct de conservation de l’espèce à celui de
conservation de l’individu. C’est d’ailleurs ce que fit Freud dans sa première
topique, dans laquelle il opposa la libido et la faim. Or souligne Jung, ce
n’est pas du tout ce que l’on observe dans la nature : "dans la
nature on n’observe seulement un instinct
de vie continu qui par la conservation de l’individu permet de
perpétuer la propagation de toute l’espèce".
La manifestation observable d’un instinct unitaire et continu dans
la nature conduit Jung à faire une mise en parallèle de la libido et de la Volonté
– de Schopenhauer (1). La volonté, chose en soi pour ce philosophe est absolument
différente de son phénomène. Transposons cette idée à la libido : l’appetitus,
l’envie, le désir, désignent un phénomène, un observable, un mouvement vers la
faim, la sexualité, la soif… Toutefois ce qu’il y a au fond de l’appetitus, "nous
ne le savons pas", écrit Jung, "Pas plus que nous ne savons pas ce
qu’est en elle même la psyché".
Nous pouvons constater que Jung a finalement affiché très tôt
son intérêt pour l'irrationnel, un domaine que Freud fuyait comme la peste,
mais, il est loin d'être le seul.
Jung propose donc de considérer à égalité toutes
les tendances – sexualité, faim, soif…
La libido étant la tendance à l’état naturel ;
elle est l’énergie du « tendre vers » des tendances. Sur les instincts
humains – dits les tendances d’un point de vue psychique - nous ne pouvons pas
en dire grand chose. C’est pourquoi, Jung trouve osé de la part de Freud d’accorder
le primat à l’un d’entre eux. Comme les tendances pour Jung sont égales, ce
dernier préfère utiliser un concept énergétique, un concept neutre, une valeur
énergétique qui peut se communiquer à un domaine quelconque : la
sexualité, la faim, la religion, la puissance… Comme le disait Schopenhauer "la
volonté ou la chose en soi, est complètement indépendante de toute les formes
du phénomène, en lequel cependant elle pénètre".
Et c’est sans doute ce parallélisme
psycho-philosophico vitaliste entre la
Volonté et la libido qui a conduit Freud, plus tard Lacan et bien d’autres
à qualifier le concept jungien de libido de moniste.
Dans le prochain billet je parlerai des images
mythologiques qui représentent l’expression de cette force créatrice indifférenciée en
soi.
(1) Le Monde comme volonté et représentation -
Schopenhauer