04 juin 2026

N'avons-nous toujours pas compris le mythe chrétien ?

En lisant cet article dans Le Monde — « Les gourous de la tech multiplient les propositions de “New Deal” pour affronter les conséquences sociales destructrices de l’IA » — j'ai eu cette réflexion qui dépasse, bien sûr, largement le débat politique ou économique actuel. Elle est plus d’ordre anthropologique et symbolique. En fait, on lit de plus en plus, et l'article dans le monde, va dans ce sens, que l’intelligence artificielle pourrait bouleverser le travail humain au point que certains dirigeants de la tech envisagent des solutions comme le revenu universel, la réduction du temps de travail ou une redistribution accrue des richesses afin de préserver la cohésion sociale. Une société peut-elle vivre uniquement de mécanismes matériels de redistribution, ou a-t-elle besoin d’un récit collectif qui donne un sens à l’existence humaine ? Jung pensait qu’aucune civilisation ne peut durablement se passer d’un mythe vivant, c’est-à-dire d’une vision partagée permettant aux individus de se sentir membres d’un tout plus vaste qu’eux-mêmes. Au XXe siècle, les grandes idéologies ont parfois occupé cette fonction. Comme l’a souvent souligné Marie-Louise von Franz, le communisme et le national-socialisme peuvent être compris, au moins en partie, comme les symptômes d’un vide spirituel laissé par le déclin de la foi chrétienne chez de nombreuses personnes. Mais si le problème fondamental n’était pas la disparition du mythe chrétien ? Et si ce mythe n’avait tout simplement jamais été pleinement compris ? Jung voyait dans les symboles chrétiens bien davantage qu’un ensemble de croyances religieuses. Il y lisait une représentation de la transformation intérieure de l’être humain : l’incarnation, la confrontation à l’ombre, la mort symbolique, la renaissance, l’union des contraires… Je me demande également si certaines crises contemporaines ne sont pas liées à la difficulté qu’éprouve notre civilisation à intégrer ce que Jung appelait symboliquement le principe féminin : le rapport à l’âme, à la relation, au corps, à la nature, à l’intériorité et au sens vécu. Lorsque ce qui a été longtemps négligé cherche à revenir, il ne réapparaît pas forcément sous une forme harmonieuse. Il peut d’abord se manifester de manière confuse, excessive ou destructrice. Peut-être assistons-nous moins à l’émergence du féminin qu’aux conséquences de son absence. Au fond, la question que je me pose est la suivante : Les idéologies modernes, les révolutions technologiques et les crises de notre époque sont-elles la preuve que le mythe chrétien est devenu obsolète ? Ou sont-elles au contraire le signe qu’une partie essentielle de sa signification psychologique et symbolique n’a pas encore été intégrée dans la conscience collective ? Marie-Louise Von Franz, qui lisait les journaux de son époque, presque aussi inquiétants que ceux d’aujourd’hui, disait ceci : « Lorsqu'on lit les journaux ou que l'on écoute la radio, il y est question d'enquêtes sans fin et très sérieuses, sur la montée du terrorisme de nos jours ou sur les causes de soudaines revendications féminines à plus de reconnaissance, mais la dimension plus profonde de ces véritables problèmes est rarement perçue, car seules certaines connaissances historiques permettraient de le faire. Il est de fait que le public moyen d'aujourd'hui ne sait encore rien ou presque de l'existence en l'homme de l'inconscient, et encore moins de l'inconscient collectif. Cependant, l'inconscient collectif se manifeste dans sa dimension historique au cours de période qui peuvent s'étendre sur des siècles. Lorsqu'un plus grand nombre d'individus feront eux-mêmes l'expérience de l'inconscient collectif, l'histoire, et principalement notre histoire spirituelle, sera elle aussi considérée dans une ampleur toute autre que celle d'aujourd'hui, me semble-t-il ; mais nous en sommes encore bien loin »