04 janvier 2020

La rencontre de Jung avec Sigmund Freud, avant leur rupture



Voici une courte analyse et compréhension de ma relecture du chapitre 5 du livre de Jung, Ma vie, qui porte sur la rencontre de Jung avec Sigmund Freud, avant leur rupture.


Les débuts d’une rencontre : un livre et la doctrine du refoulement
Elle s’est faite tout d’abord autour d’un livre, la science des rêves de Freud, que Jung lu en 1900 sans bien le comprendre, (il faut dire que Jung avait 25ans, et Freud était de 19ans son aîné).  Il l’a relu en 1903. Ce que disait Freud sur le mécanisme du refoulement concordait avec les observations que Jung faisait sur ses patients au cours de ses expériences d’association. Leur rencontre s’est faite sous le signe de la concordance, mais pas que…

Très vite, des divergences
Le refoulé c’est à dire l’inconscient pour Freud était nécessairement constitué de pulsions ou de trauma sexuels ; or il arrivait souvent que les observations cliniques de Jung contredisaient les affirmations catégoriques de Freud sur la nature uniquement sexuelle de l’inconscient. Dans certaine névrose Jung constatait que c’était des problèmes d’adaptation sociale ou d’exigence de prestige ou autres qui étaient concernés. Mais Freud restait sourd à ses arguments.

Fascination, division, opposition et déception signent alternativement leur rencontre; je rappelle que Jung et Freud se sont rencontrés en 1907 à Vienne, mais avant un lien épistolaire s’était établi entre eux au moment où Jung publia son ouvrage Psychologie de la démence précoce en 1906.

Fascination,
Jung était très jeune et peu expérimenté, tandis que Freud était un homme mature et remarquablement intelligent : on voit par exemple un Jung fasciné qui se comporte comme un serviteur tout dévoué aux idées novatrices et révolutionnaires de Freud ; j’ai eu d’ailleurs envie d’aller relire le début de sa correspondance avec Freud, où j’ai trouvé cette formule dans une lettre qu’il adresse à Freud : mon dévouement absolu à la défense et à la propagation de vos idées et ma vénération non moins absolue de votre personnalité Tout cela ressemble fort à un transfert très positif d’une image père sur Freud (il le dit lui-même un peu plus loin dans le texte, Freud était pour moi une personnalité supérieure sur laquelle je projetais l’image du père).
Mais comment ne pas imaginer un Jung très déconcerté par le mélange qu’il y avait dans la personnalité de Freud : quelqu’un de remarquable aux idées novatrices et révolutionnaires pour l’époque, mais aussi de très catégorique et très unilatérale.
De plus, il y avait ses propres impressions internes  qui orientaient Jung vers d’autres directions, sur la question de la libido, mais des directions qui demeuraient encore très floues.

Division
Jung apparaît au début de leur rencontre, lui-même divisé, divisé encore entre sa personnalité une et deux. C’est soit l’une soit l’autre qui l’emporte - il n’a pas atteint l’équilibre encore - on le voit très bien lorsqu’il parle du choix qu’il a dû faire : Freud était une persona non grata, le suivre revenait pour Jung à renoncer à son besoin de prestige social, présent dans sa personnalité numéro une ; mais son besoin de vérité présent dans sa seconde personnalité a fini par l’emporter. Il écrit : Si ce que dit Freud est la vérité, j’en suis ! Je me moque d’une carrière dans laquelle la vérité serait tue et la recherche mutilée ». 

Dans l’admiration qu’il voue à Freud, on discerne aussi les caractéristiques de la personnalité numéro une de Jung, c’est elle qui s’exprime beaucoup au début de ses échanges avec Freud, c’est d’autant plus vrai, que Jung ne s’était pas encore confronté à son inconscient, ce sera le sujet du chapitre suivant, le 6. Comme le dit Aimé Agnel, dans son dictionnaire Jung, le moi de Jung a cessé d’être identifié à sa persona, sa personnalité numéro une, au moment de sa rupture avec Freud et de la confrontation avec son inconscient qui en a suivi. Avant la confrontation, Jung face à Freud, était dévoué et admiratif, mais au fond de lui il taisait ses doutes, ses impressions étranges, son moi n’était pas délivré encore d’une identification forte avec sa persona, pas délivré pour pouvoir lui permettre d’entrer dans une vraie relation et interrogation avec ses profondeurs et processus internes.
Le moins que l’on puisse dire après lecture de la première partie de ce chapitre, c’est que Jung n’a pas atteint encore l’unité de la personnalité, autrement dit la paix entre sa personnalité numéro une et deux. Mais compte tenu des difficultés relationnelles, plus ou moins conscientes qu’il rencontrait avec Freud, tout tend à laisser penser qu’il était sur le bon chemin pour pouvoir y parvenir.


Opposition et déception
Malgré le dévouement et la fascination que déclenchait Freud chez Jung, sur le terrain de la sexualité, Jung, ne se laissa pas entièrement impressionné par sa majesté suprême.
Voici ce qu’écrit Jung :  Ce qu’il me dit de sa théorie sexuelle me fit impression. Et pourtant ses paroles ne purent lever mes scrupules et mes doutes.  
En fait, au cours du premier entretien que Jung eut avec Freud, Jung fut très impressionné par la force avec laquelle Freud défendait sa théorie sexuelle. Voici la fameuse phrase de Freud qui déclencha une impression très négative chez Jung :  Mon cher Jung, promettez-moi de ne jamais abandonner la théorie sexuelle. Voyez-vous, nous devons en faire un dogme, un bastion inébranlable contre le flot de vase noire de l’occultisme ! Cette phrase ébranla pour Jung leur amitié :  Je savais que je ne pourrais jamais faire mienne cette position.

Jung fut choqué de découvrir le but ultime poursuivi par Freud qui était :  imposer sa théorie sexuelle pour prouver qu’il avait raison contre l’occultisme ; l’occultisme qui englobait pour Freud, la religion, la philosophie et la parapsychologie et qui cherchait à l’époque à s’imposer aussi comme savoir sur l’âme autre (que la psychanalyse). Or pour Jung la démarche de Freud était tout aussi occulte c’est-à-dire non démontrée scientifiquement à l’image de l’accusation qu’il portait lui-même aux sciences dites occultes. C’est un peu beaucoup l’hôpital qui se moque de la charité !

(Toutefois, Jung, contrairement à ce qu’on a pu lui reprocher, ne contredira pas Freud, il ne s’opposera pas à lui mais il se placera à un autre niveau ; il étudiera après leur rupture, un inconscient différent de celui qui a fondé la psychanalyse  ; Jung étudiera, un inconscient en lien avec l’âme ; sa pensée est donc profondément religieuse sans affirmer bien sûr un quelconque système de croyance ; Jung étudiera les phénomènes religieux tels qu’ils sont profondément ressentis, ainsi que l’imagination non pas vu comme pur imaginaire  mais comme force créatrice. Alors que pour Freud tout le religieux n’est qu’une illusion. C’est ce qu’il écrira dans son livre l’avenir d’une illusion).


Sexualité versus spiritualité
Mais Jung ne se montre pas à court d’explications sur l’attitude choquante de Freud, on découvre même qu’elle va bien l’aider à progresser sur le chemin de la compréhension des processus inconscients.  
En plus contrairement à Freud, Jung est très ouvert à l’étude des phénomènes occultes (avant de démarrer ses études universitaires, il avait participé à des séances de spiritisme avec sa cousine qui avait des dons de médium. Plus, sa thèse de médecine s’intitulait, Psychologie et pathologie des phénomènes dits occultes) Le ton critique et incisif de Freud ne pouvait que le faire vivement réagir. Ce n’est pas parce que des faits ne sont pas démontrables scientifiquement qu’il n’y a rien à comprendre ! A de nombreux endroits du chapitre, on peut discerner la grande importance qu’accorde Jung aux facteurs irrationnels et spirituels, derrière eux s’entend bien sûr sa fonction intuition très présente dans tout le chapitre. En fait Jung cherchait à découvrir ce que les phénomènes irrationnels, c’est-à-dire religieux, parapsychologiques ou para-sensibles pouvaient dévoiler et aider à comprendre sur la vie de l’inconscient ; occulte ce n’est pas synonyme pour lui d’obscurité, je crois, mais de connaissance autre, qui fait appel à une pensée autre que celle uniquement rationnelle (Cela m’a fait penser à son chapitre sur la pensée non dirigée qu’il écrira plus tard dans ses Métamorphoses). Et il devait sans doute regretter que Freud défende une compréhension de la vie de l’inconscient qu’à travers l’unique étude concrète, rationnelle et biologique de la sexualité.
Or, Jung remarque que Freud malgré l’utilisation d’une terminologie concrétiste et donc scientifiquement rassurante, aborde la sexualité comme s’il s’agissait d’un dieu caché, d’une force agissante, saisissante, ce qui fait dire à Jung « La sexualité était pour Freud, une réalité numineuse ». Freud se sentait laver de toute inclinaison religieuse étant donné qu’il en parlait comme d'une chose concrète mais en fait ce qui mettait en mouvement son engouement pour la sexualité en apparence irréligieuse c’était une attitude on ne peut plus religieuse, cela parce que Freud était aveugle à la partie interne spirituelle de la sexualité. 

 Sur l’amertume de Freud
Jung explique encore : en luttant contre l’occultisme, c’est-à-dire les facteurs spirituels inconscients, Freud luttait en fait contre lui-même, d’où l’amertume qui émanait de lui et qui interrogea beaucoup Jung.
Tout un passage du texte permet à Jung d’énoncer une règle qu’il comprit sans doute beaucoup plus tard, qui est celle-ci : tout ce qui est dans l’âme possède un côté matériel (matière) et un côté spirituel (esprit). Freud, dit Jung, il ne savait pas que tout ce qui en surgit possède un haut et un bas, un intérieur et un extérieur. Freud cherchait dans le bas ce qui était en haut tout en pensant faire le contraire ; il ne pouvait voir dans l’image de la sexualité, qu’il plaçait très haut, son sens spirituel interne vu qu’il tenait un discours rationnel sur elle, et que la sexualité est de nature concrète mais ce faisant, autre règle que Jung développera sur les facteurs inconscients : plus on nie l’autre moitié plus ils se crée une réaction dans l’inconscient ; d’où à chaque fois qu’il voyait l’expression d’un phénomène religieux chez quelqu’un, il réagissait vivement en disant que ce n’était que de la sexualité refoulé. Freud pouvait comme ça se sentir bien en bas, débarrassés des vilains oripeaux spirituels venus d’en haut mais en même temps il se faisait du mal à lui-même d’où l’amertume très présente chez Freud, parce que cette attitude n’efface aucunement la présence à l’intérieur de lui du facteur inconscient spirituel.

Freud face à Nietzche
Jung, toujours en faisant référence à Freud, explique l’opposition théorique qui existe entre Freud et Adler.
Il dit qu’en fait la divinisation de la sexualité par Freud est venue contrebalancer la divinisation par Nietzche du principe de puissance. Jung contrairement à Freud a lu Nietzche et sait combien ce dernier a élevé le principe de puissance au-dessus de tout. Freud quelques années plus tard fait la même chose mais avec l’Eros. Le principe de puissance et l’Eros, représentent en fait pour Jung deux grands instincts, frères et ennemis et indissociables donc. Ce qui change c’est l’attitude de l’homme face à l’instinct : soit il s’y soumet, et c’est le signe d’un intérêt majeur porté à l’objet, soit l’homme cherche à dominer l’instinct, et c’est le signe d’un intérêt majeur porté à l’être intérieur ou au sujet lui-même. Plus tard, l’observation relative à ses 2 instincts conduiront Jung à l’étude des deux types : extraverti et introverti.
Dernier point, l’effet saisissant produit par ces deux grands instincts et évoqué par Jung, rappelle bien sûr l’effet que produit l’activation dans l’inconscient d’éléments numineux, c’est-à-dire en lien avec les archétypes, et qui élève et abaisse simultanément tout principe ou force concernée ; d’où le besoin chez Nietzche de créer, en réaction à la perception d’un bas-fonds menaçant, un très haut et puissant prophète Zarathoustra ou chez Freud le besoin de créer un dogme éternel, plus durable que l’airain ! pour reprendre une expression de Jung.

De tradition intellectuelle et religieuse très différente…
Enfin la dernière partie du texte, donne des exemples très parlant sur l’intérêt que Jung portait aux phénomènes médiumniques et parapsychologiques. Alors que Freud ne prenait pas du tout ces phénomènes au sérieux comme on vient de le voir.
Par exemple il y a l’épisode du craquement de l’armoire bibliothèque :
« Voilà ce que l’on appelle un phénomène catalytique d’extériorisation», fit remarquer Jung 
« Ah ! rétorqua Freud, c’est là pure sottise ! »
On peut lire à la suite, l’intérêt qu’eut Jung pour les « cadavres des marais ». Ce sujet a mis Freud très en colère à tel point que pendant une conversation là-dessus, à table, il eut une syncope. Freud était persuadé que ce bavardage à propos des cadavres signifiait que Jung souhaitait sa mort. Alors que, selon, moi, l’intérêt que portait Jung aux cadavres[1], signait sans doute son intérêt pour les couches archaïques, profondes et universelles de la psyché humaine et qu’il n’allait pas tarder à voir apparaître sous une autre forme, dans son rêve sur la grotte préhistorique. Le rejet catégorique par Freud de tous phénomènes irrationnels l’empêchait de pouvoir réfléchir au sens symbolique que pouvait recouvrir l’image de ces cadavres momifiés. Freud demeurait prisonnier d’une conception uniquement concrétiste de l’inconscient.

Le chapitre 5, continue ensuite sur l’analyse de rêves par Freud et Jung, ma présente analyse s’arrête juste avant.  


Illustration : Gaëlle BACQUET


[1] Voir aussi dans ses souvenirs, les cadavres dans les eaux du Rhin, et le cadavre retrouvé dans le Rhin encore par des pêcheurs et qui fut déposer dans la buanderie de la maison familiale

18 août 2019

Le féminin est l’avenir de l’humanité




Voici  l’un de mes posts de 2015, revu, corrigé et expliqué  ; je tentais alors de m’exprimer sur le sujet du féminin dans les femmes : sur son état actuel et son devenir futur possible pour la femme et pour l’homme. Je ne suis pas parvenue à bien me faire comprendre sur le sujet. Je cherchais à dire que les femmes qui n’ont pas encore trouvé leur nature féminine ne recevaient pas toujours de l’aide de la  part de leurs partenaires de l’autre sexe, a fortiori lorsque ces derniers ne cherchaient pas à découvrir leur propre féminin intérieur ou inconscient. D’un côté, le discours et la vision toute masculine qui assurent l’ordre nécessaire du monde extérieur depuis deux millénaires ont permis de propulser une bonne partie des femmes au rang de sexe gagnant, pour ce qui concerne leur réussite professionnelle, or d’un autre côté, dans leur rapport avec les femmes, la plupart des hommes n’aident guère les femmes à bien se comprendre.

L’émancipation des femmes depuis les six dernières décennies s’est montrée spectaculaire. Bien plus actives et visibles qu’hier, les femmes modernes ont beaucoup gagnés en autonomie, indépendance, compétence, prestige et initiative. Leur réussite s’observe surtout dans le domaine professionnel et social, et touche, certes, bien plus les femmes de milieux aisés. Mais pourquoi les femmes sont-elles tentées pour la plupart d’entre elles de suivre  des modèles de penser et d’être masculins ? Pourquoi les femmes ne s’appuient- elles pas davantage sur  leur propre  nature féminine pour progresser dans leur vie ;  une nature qu’il conviendra de définir. Nous savons et voyons que cette nature est dans leur être conscient et sexué, alors pourquoi donc les femmes ne s’en servent-elles pas davantage dans leurs implications extérieures diverses et variées   ?  

  "Les femmes ne peuvent échapper à la réalité que voici : les femmes embrassent une profession d’homme, elles étudient et travaillent à la manière des hommes et font ainsi quelque chose dont le moins qu’on puisse dire est que cela ne correspond pas entièrement à leur nature de femme. Quand on vit ce qui est le propre du sexe opposé, on vit en somme, dans son propre arrière-plan, et c’est l‘essentiel qui est frustré. L’homme devrait vivre en homme et la femme en femme".
 Jung pointe ici la contradiction des actions chez les femmes ; elles réussissent de la même manière que celle des hommes, mènent études et carrières non pas d’une manière qui s’inspire de leur être essentiel féminin, mais d’une manière qui emprunte aux traits de leur masculin inconscient.  Donc, il ne veut pas dire que la femme ne devrait ni travailler ni étudier, il souligne, je pense, simplement que la femme fait vivre de  manière essentielle pour réussir  « son arrière-plan » c’est-à-dire son inconscient. Pourquoi son inconscient, car la femme, comme tout être humain, femme ou homme donc, réuni l’instinct masculin et féminin. La femme a un inconscient typé masculin et l’homme un inconscient typé féminin, Jung en parle en termes de principe, ou d’éléments masculins et féminins et donne le nom d’animus à l’instinct masculin inconscient, chez la femme, et le nom d’anima à l’instinct féminin inconscient chez l’homme. Ces deux grands principes ou instincts président au devenir essentiel de n’importe quel être humain conscient. Qu’il soit du sexe féminin ou masculin. La grande confusion que l’on fait souvent, lorsqu’on lit Jung c’est de confondre genre ou comportement social et instinct ou archétype[1] .
Ces deux instincts, en contraste marqué, semblent inconciliables, pourtant ils attendent de pouvoir vivre en harmonie un jour dans la femme et dans l’homme comme force et partenaire intérieur.  
C’est pourquoi j’avais cité, dans mon texte initial, ces lignes de Jung :  "La femme sait de plus en plus que l’amour seul lui donne la plénitude de développement, de même que l’homme commence à saisir que l’esprit seul donne à sa vie son sens le plus noble et tout deux, au fond, cherchent le rapport spirituel qui les unira, parce que l’amour a besoin, pour se compléter de l’esprit et l’esprit, de l’amour ». L’homme et la femme aspirent à être entier, mais doivent avant cela résoudre le problème difficile de l’absence de conscience de leur anima et animus. 

Mais revenons à la nature féminine de la femme, nature que nous ne faisons qu’effleurer bien sûr, tant il y aurait à écrire.  En quelques mots tout de même, de quelle nature féminine parle-t-on ?
La nature féminine dont il est question ici n’a rien à voir avec les caractères que l’on attribue habituellement aux femmes tels que  le charme, la douceur, l’amabilité. Ou bien d’autres qualités apaisantes et rassurantes attribuées depuis fort longtemps aux femmes par le discours masculin. La nature féminine dont parle la psychologie analytique jungienne correspond à l’anima chez l’homme, c’est-à-dire à l’instinct féminin, au principe féminin, ou dit encore à Éros, c’est-à-dire l’amour en tant qu’instinct et pris dans le sens de relation sentimentale et d’érotisme et à ne pas confondre avec la sexualité.

Je cite un bref extrait d’un texte de Jung qui dépeint bien la psychologie très féminine de la femme :
« Cela n’a rien de particulièrement surprenant, puisque la femme est infiniment plus « psychologique » que l’homme. Lui se contente, le plus souvent, de la seule logique. Tout ce qui est « spirituel », « inconscient » etc., lui répugne, lui paraît indécis, vague ou maladif. Il veut l’objectif, ou le réel, non des sentiments et des fantaisies qui porte à faux ou dépassent le but. Au contraire, la femme veut, la plupart du temps, savoir ce que l’homme sent à propos d’une chose, plutôt que de connaître la chose elle-même. Pour elle, est seul utile ce en quoi l’homme ne voit que futilités, ou impédimenta. Aussi est-il naturel que ce soit la femme qui présente la psychologie la plus immédiate et la plus riche et bien des choses peuvent se remarquer très clairement chez elle, qui ne sont, chez l’homme que des processus indécis d’arrière-plan, dont il ne veut même pas convenir. Or la relation humaine, contrairement aux explications objectives et aux conventions, passe par le spirituel, domaine intermédiaire, qui va du monde des sens et des affects jusqu’à l’esprit, empruntant à l’un et à l’autre sans rien perdre cependant de son étrange nature particulière ». Jung poursuit en disant « il est nécessaire que l’homme s’aventure sur ce terrain, s’il veut apporter à la femme une certaine compréhension ».
Il faut comprendre, selon moi, que le féminin a besoin de devenir plus conscient chez l’homme ce qui aiderait en même temps grandement les femmes à affirmer davantage leur nature féminine, au lieu de faire qu'elles s'appuient principalement sur leur animus[2]. La femme, tout comme l’humanité et son lieu de vie, la planète ont grandement besoin de réveiller ce féminin encore trop méconnu et évité par les hommes qui ne connaissent de lui pas grand-chose. En général le féminin inconscient de l’homme se retrouve à l’extérieur projeté sur une femme ou bien à l’intérieur, sous forme d’humeur ou d’émotion à dégager.  

Et voici pourquoi en conclusion de mon article de 2015, j’écrivais :
Pour comprendre l’importance de la réalisation de son Éros, la femme a besoin, comme l’indique Jung que l’homme s’aventure sur le terrain de ce qu’il répugne le plus : à savoir son propre féminin inconscient, autrement dit le spirituel, l‘inconscient, ou tout ce qui lui paraît flou, trop psychologique, érotique (confondu souvent avec la sexualité). L’homme préfère, hélas s’en tenir à la froide logique ce qui n’arrange guère les affaires de la femme. Or, en ne développant pas un peu plus son éros, il n’aidera guère la femme à mieux comprendre et récupérer sa part de féminité naturelle perdue. Et s’il ne fait rien, il faut s’attendre à ce que la femme continue à s’appuyer sur son animus, un animus qui tant qu’il ne sera pas utilisé autrement, risque de réserver de rudes épreuves à sa belle, dans le but inconscient pour la femme de « l’aider » à mieux se réveiller et à se révéler à elle-même.    

Ainsi, le progrès vers l’autonomie sociale réalisée par la femme d’aujourd'hui, qui est apparue principalement sous la contrainte de faits économiques a largement contribué à améliorer la qualité de vie des femmes, mais il ne parle pas du changement et de l’évolution dans le vécu du féminin qui restent à venir aussi bien chez l’homme que chez la femme.


Illustrations
Gaëlle BACQUET

Références
Problème de l’âme moderne  – La femme en Europe – Jung
Les mystères de la femme – Esther Harding
La femme et son ombre – Silvia Di Lorenzo
Conférence de Sylvie Chevallier de la SFPA du 30/03/19 intitulée l’animus dans les contes de fées



[1] Je ne compte pas développer plus que ça cette notion ici.

[2] Le point d’appui des femmes dont je fais référence et qui est abondamment souligné par Jung  dans ses écrits, concerne  l’animus défensif de la femme, lequel animus s’est constitué au fil du temps, par la violence du long assujettissement des femmes par le logos de pouvoir masculin ; les femmes du temps de Jung mais encore aujourd’hui  s’en servent inconsciemment comme une arme redoutable contre les hommes. (Voir conférence de Sylvie Chevallier de la SFPA du 30/03/19 intitulé l’animus dans les contes de fées).