07 février 2020

Freud et Jung, les raisons de leur rupture




Jung et Freud vont collaborer, au début, sans aucun problème, pendant un long moment, de 1906 à 1912. Au début, tout baigne entre eux ; Jung qui a 19ans de moins que Freud, est fasciné : "Freud, écrit Jung, était la première personnalité vraiment importante que je rencontrais. Je le trouvais extraordinairement intelligent, pénétrant, remarquable à tous points de vue". Et Jung devait apparaitre comme le dauphin idéal. Une projection parentale très positive a beaucoup joué dans la formation de leur liaison d’amitié.

Un lien fort s’est établi entre les deux hommes aussi pour des raisons théorico-cliniques. Jung a, en effet, suivi son maître, dans la mesure ou ses expériences d’association concordaient avec les théories de Freud (1). Mais comme chacun le sait leur rapprochement théorique s’est arrêté là, au mécanisme du refoulement. Jung a tout de même écrit en 1906, la psychologie de la démence précoce en appliquant sur ses patients les conceptions théoriques de Freud.

En fait, on a tellement glosé sur leurs différends, qu’on en oublie combien ces deux hommes pendant un temps assez long finalement avaient marché main dans la main : Jung a été le 1er président de la société internationale de psychanalyse et il a écrit les statuts du règlement intérieur de l’école freudienne.

Donc, je visualise bien le Jung de cette époque : téméraire mais très dévoué et investi malgré des doutes récurrents et déterminé à sortir des sentiers battus ; il sait qu’il doit renoncer à sa future carrière universitaire (2). Il sait qu’il fait le choix de la vérité mais il ne sait pas encore que ce choix va le conduire à vivre une rupture difficile, l’isolement, puis une expérience intérieure intense et profonde qui constituera les matériaux de base vivants de son œuvre écrite.

La position intérieure de Jung au contact de Freud est très instable ; une position qui va beaucoup évoluer après la rupture entre les 2 hommes.
Tant que leur lien d’amitié n’était pas rompu, et donc que la confrontation avec son propre inconscient n’avait pas eu lieu, on perçoit un Jung qui oscille entre deux pôles ; entre le dévouement de sa personnalité une, et les doutes et les scrupules de sa personnalité seconde.
Mais il va beaucoup changer après la rupture ; on peut peut-être dire qu’avant la rupture, sa vie consciente était beaucoup trop chargée d’idéaux pour parvenir à se relier aux processus internes inconscients.  C’est ce qu’explique Aimé Agnel, dans son dictionnaire Jung, il écrit "l’identification du moi à la persona en tant qu’élément de la psyché collective empêche toute relation consciente avec les processus internes".

Le principal point de divergence qu’il y eut entre les deux hommes, fut la question des phénomènes religieux ; une divergence qui se solda donc par leur rupture définitive en 1913. Il faut tout d’abord rappeler l’attachement profond de Jung au religieux et aux phénomènes parapsychologiques ; Jung a toujours été submergé par le sentiment religieux ; petit déjà il était obsédé par l’idée de dieu ; étudiant, il a participé à des séances de spiritisme avec sa cousine qui avait des dons de médium. Et, il y a sa thèse de médecine intitulée, Psychologie et pathologie des phénomènes dits occultes (3). 

Donc ce n’est guère étonnant que dans le domaine psychologique, Jung ait commencé par s’intéresser aux contenus numineux de l’inconscient, qu’il appellera les archétypes, ces formes et possibilités autonomes de connaissance et de conscience, chargées d’énergie, et produisant des images, des images en particulier religieuses. En dehors de ces productions, pour Jung l’inconscient c’est quelque chose de pas définissable (4), "une réalité dont on ne peut rien dire (5)" 

Lorsque l’on connait ses bases religieuses, on comprend tout à fait que Jung ne pouvait que se montrer très critique face à la partialité, l’exagération et l’unilatéralité d’un Freud qui était entrain d’échafauder sa théorie sexuelle en privilégiant qu’un seul angle de vue : l’angle de vue biologique ; tout imprégné et séduit qu’il était par le scientisme de l’époque.

Freud se voulait scientifique, et pourtant il a érigé comme un dieu un seul instinct, l’instinct sexuel (6), l’instinct sexuel comme seule explication de l’âme humaine. La disproportion des idées sexuelles trahit pour Jung la présence chez Freud, d’un numen (7) et me fait penser à une inflation psychique. L’apothéose de la fin survint lorsque Freud demanda à Jung de faire de la sexualité un bastion inébranlable contre le flot de la vase noire de l’occultisme ! (8)
Freud voulait endiguer et expliquer le religieux par la psychanalyse ; une position absolument intenable pour Jung.

Telle était l’intention originelle de Freud, affirmer que le religieux résulte du refoulement de la sexualité ; cela revient à penser un inconscient extrêmement réduit et très concrétisé ! Et instaure l’unilatéral et la réduction qui caractérisent la psychologie personnaliste de Freud et d’Adler, et qui donnera lieu à une expression très utilisée par Jung : l’expression ce n’est rien que.
Penser ce n’est rien que de la sexualité revient à mettre sous cloche notamment le religieux ; aussi Quand on parle du seul aspect extérieur, nous dit Jung, conséquence inévitable, "une réaction naît dans l’inconscient" ; d’où comme conséquence chez Freud, la proportion élevée de son irréligiosité. Mais aussi de son amertume, remarque Jung, car en luttant contre le religieux il luttait contre lui-même. En fait, les réactions unilatérales et extrêmes de Freud, vont corroborer, l’existence chère à Jung, du couple de contraire sexualité/spiritualité : Pour Jung, Freud n’a vu que la manifestion extérieure de la sexualité et non en même temps sa manifestion intérieure et spirituelle.

Jung voyait et Freud n’a pas vu, non plus, que la théorie de Freud et d’Adler se contrebalancent, comme se contrebalancent dans toute âme humaine, les deux instincts puissants que sont, l’Éros défendu par Freud, et la force d’affirmation de soi ou l’instinct de puissance, défendu par Adler. L’un est une restriction pour l’autre. Ce sera une notion-clé pour Jung, la dynamique de la compensation présente dans la psyché. Ses 2 instincts, sinon, conduiront Jung à l’étude des deux types : extraverti et introverti (9).

Mon but, dans ce texte, était de montrer pourquoi Freud et Jung ne se contredisent pas, ne s’opposent pas, contrairement à ce qu’on lit souvent. Les deux hommes ne parlent tout simplement pas du même inconscient. Freud parle de l’inconscient de la névrose, et pour lui le religieux n’est qu’une illusion (10).  Jung, lui, regarde les choses d’un autre endroit ; il étudiera l’inconscient des archétypes, un inconscient en lien avec une âme changeante, d’où sa conception future de la fonction religieuse et créatrice de l’âme. Il étudiera les phénomènes religieux tels qu’ils sont profondément vécus et ressentis de l’intérieur. Bref, pour comprendre tout ce qui va venir, je trouve que comprendre les raisons de la rupture entre Freud et Jung, ouvre et prépare bien, à la pensée profondément religieuse de Jung.

[1] la censure et le refoulement comme causes des maladies mentales
[2] Jung a été nommé privat-docent
[3] Ne pas oublier aussi que Jung était fils et petit-fils de pasteur !
[4] Voir le concept de libido dans Métamorphose de l’âme et ses symboles – Jung -
[5] L’expérience intérieure - M. Cazenave,
[6] La sexualité était pour Freud une réalité numineuse
[7] La présence d’un dieu caché
[8] Voyez-vous, nous devons en faire un dogme, un bastion inébranlable contre le flot de vase noire de l’occultisme ! Cette phrase ébranla pour Jung leur amitié :  Je savais que je ne pourrais jamais faire mienne cette position - dans Ma vie -
[9] Voir Types psychologiques – Jung -
[10] Voir l’Avenir d’une illusion - Freud -

18 août 2019

Le féminin est l’avenir de l’humanité




Voici  l’un de mes posts de 2015, revu, corrigé et expliqué  ; je tentais alors de m’exprimer sur le sujet du féminin dans les femmes : sur son état actuel et son devenir futur possible pour la femme et pour l’homme. Je ne suis pas parvenue à bien me faire comprendre sur le sujet. Je cherchais à dire que les femmes qui n’ont pas encore trouvé leur nature féminine ne recevaient pas toujours de l’aide de la  part de leurs partenaires de l’autre sexe, a fortiori lorsque ces derniers ne cherchaient pas à découvrir leur propre féminin intérieur ou inconscient. D’un côté, le discours et la vision toute masculine qui assurent l’ordre nécessaire du monde extérieur depuis deux millénaires ont permis de propulser une bonne partie des femmes au rang de sexe gagnant, pour ce qui concerne leur réussite professionnelle, or d’un autre côté, dans leur rapport avec les femmes, la plupart des hommes n’aident guère les femmes à bien se comprendre.

L’émancipation des femmes depuis les six dernières décennies s’est montrée spectaculaire. Bien plus actives et visibles qu’hier, les femmes modernes ont beaucoup gagnés en autonomie, indépendance, compétence, prestige et initiative. Leur réussite s’observe surtout dans le domaine professionnel et social, et touche, certes, bien plus les femmes de milieux aisés. Mais pourquoi les femmes sont-elles tentées pour la plupart d’entre elles de suivre  des modèles de penser et d’être masculins ? Pourquoi les femmes ne s’appuient- elles pas davantage sur  leur propre  nature féminine pour progresser dans leur vie ;  une nature qu’il conviendra de définir. Nous savons et voyons que cette nature est dans leur être conscient et sexué, alors pourquoi donc les femmes ne s’en servent-elles pas davantage dans leurs implications extérieures diverses et variées   ?  

  "Les femmes ne peuvent échapper à la réalité que voici : les femmes embrassent une profession d’homme, elles étudient et travaillent à la manière des hommes et font ainsi quelque chose dont le moins qu’on puisse dire est que cela ne correspond pas entièrement à leur nature de femme. Quand on vit ce qui est le propre du sexe opposé, on vit en somme, dans son propre arrière-plan, et c’est l‘essentiel qui est frustré. L’homme devrait vivre en homme et la femme en femme".
 Jung pointe ici la contradiction des actions chez les femmes ; elles réussissent de la même manière que celle des hommes, mènent études et carrières non pas d’une manière qui s’inspire de leur être essentiel féminin, mais d’une manière qui emprunte aux traits de leur masculin inconscient.  Donc, il ne veut pas dire que la femme ne devrait ni travailler ni étudier, il souligne, je pense, simplement que la femme fait vivre de  manière essentielle pour réussir  « son arrière-plan » c’est-à-dire son inconscient. Pourquoi son inconscient, car la femme, comme tout être humain, femme ou homme donc, réuni l’instinct masculin et féminin. La femme a un inconscient typé masculin et l’homme un inconscient typé féminin, Jung en parle en termes de principe, ou d’éléments masculins et féminins et donne le nom d’animus à l’instinct masculin inconscient, chez la femme, et le nom d’anima à l’instinct féminin inconscient chez l’homme. Ces deux grands principes ou instincts président au devenir essentiel de n’importe quel être humain conscient. Qu’il soit du sexe féminin ou masculin. La grande confusion que l’on fait souvent, lorsqu’on lit Jung c’est de confondre genre ou comportement social et instinct ou archétype[1] .
Ces deux instincts, en contraste marqué, semblent inconciliables, pourtant ils attendent de pouvoir vivre en harmonie un jour dans la femme et dans l’homme comme force et partenaire intérieur.  
C’est pourquoi j’avais cité, dans mon texte initial, ces lignes de Jung :  "La femme sait de plus en plus que l’amour seul lui donne la plénitude de développement, de même que l’homme commence à saisir que l’esprit seul donne à sa vie son sens le plus noble et tout deux, au fond, cherchent le rapport spirituel qui les unira, parce que l’amour a besoin, pour se compléter de l’esprit et l’esprit, de l’amour ». L’homme et la femme aspirent à être entier, mais doivent avant cela résoudre le problème difficile de l’absence de conscience de leur anima et animus. 

Mais revenons à la nature féminine de la femme, nature que nous ne faisons qu’effleurer bien sûr, tant il y aurait à écrire.  En quelques mots tout de même, de quelle nature féminine parle-t-on ?
La nature féminine dont il est question ici n’a rien à voir avec les caractères que l’on attribue habituellement aux femmes tels que  le charme, la douceur, l’amabilité. Ou bien d’autres qualités apaisantes et rassurantes attribuées depuis fort longtemps aux femmes par le discours masculin. La nature féminine dont parle la psychologie analytique jungienne correspond à l’anima chez l’homme, c’est-à-dire à l’instinct féminin, au principe féminin, ou dit encore à Éros, c’est-à-dire l’amour en tant qu’instinct et pris dans le sens de relation sentimentale et d’érotisme et à ne pas confondre avec la sexualité.

Je cite un bref extrait d’un texte de Jung qui dépeint bien la psychologie très féminine de la femme :
« Cela n’a rien de particulièrement surprenant, puisque la femme est infiniment plus « psychologique » que l’homme. Lui se contente, le plus souvent, de la seule logique. Tout ce qui est « spirituel », « inconscient » etc., lui répugne, lui paraît indécis, vague ou maladif. Il veut l’objectif, ou le réel, non des sentiments et des fantaisies qui porte à faux ou dépassent le but. Au contraire, la femme veut, la plupart du temps, savoir ce que l’homme sent à propos d’une chose, plutôt que de connaître la chose elle-même. Pour elle, est seul utile ce en quoi l’homme ne voit que futilités, ou impédimenta. Aussi est-il naturel que ce soit la femme qui présente la psychologie la plus immédiate et la plus riche et bien des choses peuvent se remarquer très clairement chez elle, qui ne sont, chez l’homme que des processus indécis d’arrière-plan, dont il ne veut même pas convenir. Or la relation humaine, contrairement aux explications objectives et aux conventions, passe par le spirituel, domaine intermédiaire, qui va du monde des sens et des affects jusqu’à l’esprit, empruntant à l’un et à l’autre sans rien perdre cependant de son étrange nature particulière ». Jung poursuit en disant « il est nécessaire que l’homme s’aventure sur ce terrain, s’il veut apporter à la femme une certaine compréhension ».
Il faut comprendre, selon moi, que le féminin a besoin de devenir plus conscient chez l’homme ce qui aiderait en même temps grandement les femmes à affirmer davantage leur nature féminine, au lieu de faire qu'elles s'appuient principalement sur leur animus[2]. La femme, tout comme l’humanité et son lieu de vie, la planète ont grandement besoin de réveiller ce féminin encore trop méconnu et évité par les hommes qui ne connaissent de lui pas grand-chose. En général le féminin inconscient de l’homme se retrouve à l’extérieur projeté sur une femme ou bien à l’intérieur, sous forme d’humeur ou d’émotion à dégager.  

Et voici pourquoi en conclusion de mon article de 2015, j’écrivais :
Pour comprendre l’importance de la réalisation de son Éros, la femme a besoin, comme l’indique Jung que l’homme s’aventure sur le terrain de ce qu’il répugne le plus : à savoir son propre féminin inconscient, autrement dit le spirituel, l‘inconscient, ou tout ce qui lui paraît flou, trop psychologique, érotique (confondu souvent avec la sexualité). L’homme préfère, hélas s’en tenir à la froide logique ce qui n’arrange guère les affaires de la femme. Or, en ne développant pas un peu plus son éros, il n’aidera guère la femme à mieux comprendre et récupérer sa part de féminité naturelle perdue. Et s’il ne fait rien, il faut s’attendre à ce que la femme continue à s’appuyer sur son animus, un animus qui tant qu’il ne sera pas utilisé autrement, risque de réserver de rudes épreuves à sa belle, dans le but inconscient pour la femme de « l’aider » à mieux se réveiller et à se révéler à elle-même.    

Ainsi, le progrès vers l’autonomie sociale réalisée par la femme d’aujourd'hui, qui est apparue principalement sous la contrainte de faits économiques a largement contribué à améliorer la qualité de vie des femmes, mais il ne parle pas du changement et de l’évolution dans le vécu du féminin qui restent à venir aussi bien chez l’homme que chez la femme.


Illustrations
Gaëlle BACQUET

Références
Problème de l’âme moderne  – La femme en Europe – Jung
Les mystères de la femme – Esther Harding
La femme et son ombre – Silvia Di Lorenzo
Conférence de Sylvie Chevallier de la SFPA du 30/03/19 intitulée l’animus dans les contes de fées



[1] Je ne compte pas développer plus que ça cette notion ici.

[2] Le point d’appui des femmes dont je fais référence et qui est abondamment souligné par Jung  dans ses écrits, concerne  l’animus défensif de la femme, lequel animus s’est constitué au fil du temps, par la violence du long assujettissement des femmes par le logos de pouvoir masculin ; les femmes du temps de Jung mais encore aujourd’hui  s’en servent inconsciemment comme une arme redoutable contre les hommes. (Voir conférence de Sylvie Chevallier de la SFPA du 30/03/19 intitulé l’animus dans les contes de fées).