L’amendement a finalement été retiré, mais il a mis en lumière quelque chose de plus profond qu’un simple désaccord politique : un malaise autour des pratiques psychothérapeutiques qui continuent, encore aujourd’hui, à culpabiliser les mères.
À l’origine de l’amendement, la sénatrice rapportait une expérience personnelle : celle de sa sœur, mère d’une petite fille atteinte du syndrome de Rett — affection neurologique grave, qui n’a aucune origine psychique.
Cherchant du soutien, cette mère rencontre un psychologue, pratiquant la psychanalyse. Au lieu de l’apaiser, la séance lui inflige une série de questions accusatrices. Le ton accusateur de la psychologue a littéralement mis en morceau la sœur de la sénatrice.
Cet exemple révèle une maladresse clinique évidente, mais il montre, également, à quel point demeure, dans l’imaginaire collectif comme parfois dans certaines pratiques, une idée devenue intenable : si quelque chose va mal chez l’enfant, la mère est en cause
C’est précisément cette représentation qui a nourri l’amendement 159 : la sensation, largement partagée aujourd’hui, que la psychanalyse porte encore en elle un héritage de suspicion à l’égard des mères.
Or cette inflation de culpabilisation n’est pas seulement injuste : elle repose aussi sur une confusion théorique fondamentale.
La confusion entre mère réelle et Mère archétypale
Le problème n’est pas tant la psychanalyse que la confusion d’un plan avec un autre :
la mère biographique est souvent rendue responsable de phénomènes psychiques qui relèvent… de l’archétype.
C’est ici que la lecture de Jung déplace le regard.
« L’archétype maternel, dit Jung, n’est pas la mère réelle : il est une image collective qui dépasse infiniment la personne. »
Autrement dit : ce qui se joue dans le psychisme d’un enfant, d’un adolescent ou d’un adulte excède totalement ce que la mère a pu faire ou ne pas faire.
La mère est une personne ; l’archétype est une structure psychique, impersonnelle, collective, universelle.
Confondre les deux, c’est demander à une femme d’assumer le poids d’une figure symbolique vieille de milliers d’années. C’est évidemment impossible — et injuste.
Si un individu souffre, ce n’est pas parce que sa mère aurait “mal fait”, mais parce qu’un matériau psychique en lui est resté inemployé, bloqué ou non symbolisé.
Cette distinction remet littéralement les choses en ordre.
La question n’est plus : qu’est-ce que ma mère à raté ? Mais : qu’est-ce qui, en moi, n’a pas trouvé de forme ?
Le maternel, en tant qu’archétype, possède une dynamique propre.
Jung écrit que :
« Lorsque l’archétype ne peut s’élever au niveau de la psyché, il demeure lié à la pulsion et cherche sa décharge dans des actes compulsifs.
Ce n’est plus le symbole qui est vécu, mais l’instinct brut. »
Autrefois, les rites de passage permettaient à ces forces de se transformer, de s’élever du pulsionnel au symbolique.
Aujourd’hui, ces cadres ont disparu. Plus rien ne contient, ne structure, ne fait “passage”.
Résultat : une part de l’archétype maternel reste bloquée à son premier niveau — la pulsion du recevoir, la faim archaïque, le besoin de remplir, de combler.
C’est dans ce vide de symbolisation que surgissent de nombreuses conduites compulsives.
Prenons l’exemple, de la boulimie, elle en est une illustration clinique saisissante :
manger, dévorer, remplir — non par appétit, mais parce qu’un archétype n’a pas trouvé son image.
Là où devrait se former une mère intérieure, c’est le corps qui agit, répète, comble. Il accomplit ce que l’âme n’arrive pas à représenter
Le malheur vient moins des mères que de l’effondrement du symbolique
Nous vivons dans une culture qui ne transmet plus de mythes, ne facilite plus les passages, ne reconnaît plus les archétypes, et laisse les individus seuls face à des forces psychiques immenses.
Ce n’est pas la mère qui est insuffisante : c’est la culture symbolique qui s’est effondrée autour d’elle.
Le résultat, c’est que l’on exige d’une mère réelle — faite de limites, d’angoisses, de fragilité de jouer la Grande Mère, figure transpersonnelle, intemporelle, inhumaine.
Et lorsqu’elle échoue, ce que Jung dénonçait déjà se produit : on l’accuse de ce qui relève en réalité du fonctionnement de la psyché profonde.
Si un amendement visant à exclure une approche psychique des soins surgit aujourd’hui, c’est peut-être aussi parce que notre culture n’a pas encore suffisamment intégré cette dimension : la profondeur de l’âme, ses archétypes, ses ombres.
La tâche consiste alors à expliquer, transmettre, clarifier : la psychanalyse (et plus encore la psychologie des profondeurs) n’a jamais eu vocation à culpabiliser les mères, mais à dégager les enjeux symboliques qui traversent chacune d’elles — comme ils nous traversent tous.
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