22 mars 2014

La magie d'Isis

Ce nouveau billet aborde le thème évocateur du pouvoir magique de la déesse Isis qui, au point de vue psychologique, met remarquablement bien en lumière un processus psychique évolutif plus ou moins actif et présent dans les profondeurs de l’inconscient que Jung à nommé l’individuation.

J’ai puisé, en partie, mon inspiration dans le livre de M.L.von Franz, Interprétation du conte d’Apulée : l’âne d’or, dans lequel Marie Louise consacre un chapitre à Isis. L’âne d’or, roman philosophique du II siècle après JC,  conte l’histoire du cheminement vers l’unité d’un jeune homme, Lucius qui fut d’abord métamorphosé en âne, animal haï d’Isis, et qui plus tard, grâce à l’intervention de la même Isis, expérimenta le salut de la souffrance et le retour à sa forme humaine.  

Isis, dans la mythologie égyptienne, était une déesse vénérée au suprême degré. On la priait comme une Déesse mère, génératrice du monde, des êtres et des formes. Elle représentait les terres fécondes d’Egypte ensemencées chaque année par les eaux d’opulence des crues du Nil  (Osiris). Reine et ambassadrice des naissances elle possédait le pouvoir magique de redonner la vie.

Voici un court récit destiné à ceux qui ne connaissent pas trop le mythe d’Isis et d’Osiris.  Selon la légende, lors d’une fête annuelle, Seth, jaloux de son frère, Osiris, le roi d’Egypte, offrit à ce dernier un coffre splendide destiné à celui qui pourrait s’y allonger parfaitement dedans. En fait, Seth, avait fabriqué en secret la caisse aux mesures exactes de son frère Osiris. Une fois qu’Osiris fut installé dedans, Seth scella prestement le coffre de plomb et le jeta dans le Nil. Isis l’épouse d’Osiris, plongée dans une immense douleur partie de suite à sa recherche. Elle retrouva le corps mort de son époux, et le ramena en Egypte. Mais Seth souhaitant en terminer à tout jamais avec le corps de son frère, récupéra son cadavre et le découpa en quatorze morceaux qu’il dispersa à travers le pays. La déesse Isis se mit alors en quête de chaque morceau, et sans se découragée, trouva treize morceaux qu’elle rassembla pour pouvoir reconstituer le corps d’Osiris. Isis parvint ainsi, grâce à son charme et à sa magie, à ramener à la vie son bien aimé.  Et pour finir, en s’unissant avec le cadavre de son époux Osiris magiquement ranimé, elle lui donna un fils posthume, Horus.  

Cette déesse très puissante et magicienne rappelle et souligne la présence et l’intervention constructive et curative de l’éternel féminin dans tout processus de transformation impliquant l’inconscient. Ce féminin profond est nommé par Jung, l’anima. Isis, figure mythologique d’essence féminine, ne synthétise t-elle pas, l’ensemble des qualités des autres déesses des deux panthéons, grec et romain ?  Sa très grande puissance agit, et sert de guide dans l’inconscient pour la réalisation de la totalité individuelle. Elle est comparable par exemple, à la marraine fée qui se penche sur le berceau du nouveau-né en garante de l’avenir de son étoile intérieure, de sa nature spirituelle, de la route de son chemin individuelle.
     
Son défunt époux, Osiris, symbole de l’ancien roi, Isis va le chercher sans relâche : Osiris agit comme une image intérieure qui ne vous lâche pas. Cette recherche, volonté unifiée et cachée d’Isis, ressemble, au plan psychologique au désir inconscient d’entamer une conversation avec son inconscient là où demeure le Soi, la clarté, l’éveil conscient (Osiris meurt et renaît dans son enfant, Horus). C’est par l’expérience vécue du vouloir savoir ou connaître, qui peut prendre de multitudes formes, que s’exprime la volonté unificatrice d’Isis.

Isis semble nous parler du féminin réconciliée, mais avant la réalisation de cette unité d’essence féminine, qui agit telle une délivrance -  Lucius, par exemple,  à la fin du roman dans l’âne d’or, retrouve sa forme humaine - Isis n’hésite pas avant à se montrer terrible et destructrice si cela doit servir à  la réalisation de la personnalité individuelle. N’a t-elle pas fait endurer d’épouvantables tribulations à Lucius ? Isis prépare au devenir de l’individualité, même s’il y a un prix lourd et cher à payer ; sa volonté d’accueillir toute la personne domine, l’emporte et favorise l’avancée du processus d’individuation, même si cela doit inclure l’intégration de puissances amorales, irrespectueuses... Une dominante accueillante, dirons nous si nous transposons cela dans le domaine de la pratique clinique, dans l’attitude humaine que confèrent le sentiment et l’amour, et que le thérapeute doit incarner naturellement en attendant que son patient trouve par lui même sa propre Isis intérieure. 

Il semblerait donc,  comme le dit Marie-Louise von Franz,  que les égyptiens aient projeté de très bonne heure sur leurs dieux le processus d’individuation, notamment sur la première Trinité portée, grâce au mythe, à notre connaissance : Isis, Osiris et Horus.

Isis, ou la poussée vers l’individuation dans l’inconscient, représente une tendance accueillante, aimante, bienveillante et nécessaire à la formation progressive d’une unité consciente (le Soi). Et nous pouvons en voir de nombreuses manifestations "métamorphosées" dans certains états inconscients de souffrance, de plainte, de dépression.. 

La venue consciente du Soi ou l'individuation n’est pas une génération spontanée ou une manne divine.  C’est un processus qui existe de manière inconsciente au départ et qui réclame dans bien des cas des transformations longues, pénibles, douloureuses, incomprises mais combien inattendues également au final. 

Lorsqu’une mise en contact consciente avec Isis en soi s’établit, alors le robinet des merveilles et de la sagesse (Sophia) commence à s’ouvrir. Le sens dévoilé de l’action d’Isis nous apparaît par exemple très clairement dans les rêves. Peu avant sa délivrance, Lucius ne reçoit-il pas les instructions de la déesse pour son initiation en rêve ? 

Enfin, la déesse Isis continue d’exister dans le monde extérieur actuel, sous les traits de la vierge Marie. Marie pleine de grâce et de sagesse (de l’inconscient).  Notre sainte Marie existait à l’état voilé, à l’époque de l’antiquité. La signification chrétienne de la vierge Marie accentue davantage l’aspect "vierge" du féminin. Vierge pour signifier l'espace vide pour pouvoir accueillir la sagesse divine mais seulement aprés avoir transformé les puissances instinctives : là étaient le sens des mystères isiaques. Les cérémonies et les rituelles servaient, de plus, à montrer aux hommes que les dieux n’étaient pas des puissances intemporelles, mais des dieux vivants à l’intérieur d’eux ;  en langage jungien, nous dirions, des réalités psychiques.  

Isis, mère salvatrice, magicienne destructrice, transposée sur le plan psychologique, elle est donc tout le féminin qui prépare et favorise la venue consciente de tout l’être psychologique (ou la réalisation du Soi en terme jungien). 

  

27 février 2014

L’approche jungienne


Ceux qui ne connaissent pas encore Jung et son oeuvre me demandent souvent : qu’est-ce-que ça veut dire  « jungienne » ? Pour eux, j’ai préparé un petit résumé que voici et qui sera consultable sur la page d'accueil de mon blog. Etant moi même thérapeute jungienne, cela m’est facile d’en parler.

L’approche jungienne, associée au nom de C.G. Jung qui en est le bâtisseur, désigne un procédé de traitement thérapeutique individuel qui doit mener - mais en laissant agir beaucoup la nature et l’alchimie de la rencontre thérapeute/patient -  à un développement harmonieux de la personnalité. 

Cette approche est liée à la psychanalyse par le fait qu’elle se fonde sur l’existence d’un inconscient. Le plus connu est l’inconscient personnel freudien. A cet inconscient personnel, Jung a ajouté la sphère de l’inconscient collectif, socle commun à tous et régi par des images constantes.

Cette approche est liée à la psychanalyse par le fait qu’elle apporte aussi de grands bienfaits aux personnes en analyse, comme pratique de parole qui aide à se déterminer librement. 

Dans l’approche analytique jungienne, les symptômes, les troubles désagréables, parfois la maladie, traduisent une désunion active à l’intérieur de la personne ; désunion appelée aussi névrose, qu’il s’agira de traiter principalement par l’analyse des rêves. Car le rêve peut considérablement éclairer la situation des personnes en souffrance ou en difficulté, voire dans certain cas, favoriser le processus de guérison.

La méthode analytique jungienne n’est pas centrée comme dans la psychanalyse freudienne sur la sexualité infantile, mais pour autant, elle ne l’exclut pas. Le thérapeute jungien porte davantage son attention sur la totalité de la personnalité, et en particulier sur celle qui se trouve entrain de devenir.

L’approche jungienne prend aussi et surtout en considération le problème des facteurs irrationnels de la personnalité humaine ainsi que l’action créatrice et progressive des forces spirituelles.      

L’orientation jungienne du soin est également cette démarche qui consiste à analyser pas à pas la partie de la personnalité qui n’a pas encore existé ou qui est restée faible : cette mise en lumière s’avère salutaire car elle peut mettre en route un processus de transformation capable de briser par exemple la spirale des répétitions, de traiter certaines conduites de dépendance, les troubles obsessionnels désagréables et tout mal-être en général.

Enfin, par le caractère particulier de la relation analytique et la qualité d’être du thérapeute jungien, relié à la psyché humaine dans son entier,  les forces d’autoguérison des patients se trouvent grandement aidées et favorisées dans l’approche dite jungienne.


01 février 2014

Mais de quelle égalité vient-on nous parler ?



Le grand tapage médiatique  et populaire qui entoure la sortie de la loi de l’ABC de l’égalité garçons-filles, hommes femmes dans les écoles, et qui a déchaîné des débats houleux, met en relief, me semble-t-il,  la grave crise d’identité et de sens qui secoue notre grand corps social malade.

Je ne souhaite surtout pas critiquer l’initiative fort louable que vise à apporter cette loi en matière de prévention des comportements et des violences sexistes en milieu scolaire.

En réalité, c’est le tapage ambiant et l’irruption des peurs irrationnelles autour de cette loi que je souhaite analyser dans cet écrit.

Je remarque tout d’abord que le message émis par ceux qui nous gouvernent diffère fortement de celui qui est reçu par nos concitoyens.  Le contexte de crise matérielle et identitaire qui caractérise notre société compte pour beaucoup, je pense et produit ce que nous observons massivement : des gens désireux en réalité d’entendre davantage parler des solutions concrètes que le gouvernement compte apporter à leurs vrais problèmes. Et se demandent implicitement : est-ce que l’égalité des sexes va nous rendre notre identité perdue provoquée par la fin du patriarcat. La mort d’un système qui fut le garant de nos valeurs sécurisantes et structurantes érigées à grand renfort de forces éducatives et autoritaires.

De plus, concrètement  les besoins actuels d’égalité qui viennent spontanément  à l’esprit, ce ne sont pas ceux sur l’égalité hommes femmes,  mais plutôt ceux qui portent sur l’égalité des chances, l’égalité des droits, des salaires, ou encore l’égalité de la répartition des tâches ménagères à la maison. 

Le chemin vers l’égalité restant à parcourir se situe plutôt dans ce registre là, chez nous en tout cas.  Je ne parle pas des besoins qui existent dans les pays sous développés, frappés en ce qui les concerne, par de très grosses inégalités, hommes- femmes, mais aussi de ressources qu’il faudrait arriver à corriger.

Donc on ne voit pas très bien comment l’égalité hommes femmes viendrait corriger les inégalités concrètes du terrain chez nous. Comment par exemple, la souffrance qui pèse de tout son poids sur les épaules des personnes les plus fragilisées s’atténuerait-elle en égalisant les sexes (l’inné) et les genres (l’acquis). 

Le développement d’une culture de la solidarité serait bien plus utile pour ces personnes qu’une culture de l’égalité des sexes.

Toutefois, il ne faut pas manquer de souligner, je crois, que cette controverse fort animée peut permettre de faire une importante prise de conscience. Ce grand débat devrait notamment nous éveiller à la dimension normative du féminin et du masculin. Nous pouvons devenir plus nombreux à saisir, comme l’écrit Irène Théry[1], ce que veut dire habituellement être une femme ou une homme « être un homme ou une femme n’est pas saisissable autrement que comme un ensemble de manières d’agir au masculin, ou au féminin, prescrites par les usages et les coutumes, les normes religieuses ou les règles juridiques ». 
Avant de bien se connaître, il faut entendre, on est un homme ou bien une femme en fonction de ce qui est attendu de nous. Et lorsque, certaines nécessités intérieures l’imposent, nécessités que je ne peux pas développer ici, je pense, qu’il n’y pas de mal à découper quelques barreaux  de notre belle prison dorée. Encore que, il faut savoir ce que l’on va mettre à la place. D’où l’inquiétude des antis égalité des sexes, qui redoutent et imaginent le pire des scénarios – la promotion de l’homosexualité ou l’incitation à changer de sexe - si l’on n’oblige plus un enfant à vivre en fonction de son sexe biologique. 

Les antis égalité du genre seraient bien avisés pour calmer leur peur de voir l'excellent film autobiographique de Guillaume Gallienne « Guillaume et les garçons, à table ! ».

Ce film autobiographique qui vient tout juste de recevoir plusieurs Césars raconte comment un garçon très efféminé, et élevé comme une fille, finit néanmoins par tomber amoureux d’une fille.  Son histoire vient nous dire que c’est souvent  l’expérience et le bon moment  qui finissent par nous placer sur le chemin du développement individuel propre à soi, celui qui tient compte du sens propre à soi et qui invite au devenir et non plus au subir. Un devenir qui inclut toujours l’intégration d’un élément resté inconscient, et qui est bien souvent celui que l’environnement  à permis le moins de se développer. 

Chez Guillaume, un jour sa part masculine consciente, puisque c’est un homme, lui est apparue très clairement. Pour tout un tas de raisons, intérieures et extérieures,  qui seraient trop longues à détailler, les deux proportions ou deux puissances psychiques, soit le pôle féminin et le pôle masculin cohabitent dans la psyché  rarement pacifiquement. Jung faisait très justement remarquer : « Chaque individu n’est pas entièrement mâle ou femelle. Chacun d’eux est fait d’un composé des deux éléments qui sont bien souvent en conflit constant dans la psyché ».

Oui, je m'éloigne beaucoup du message reçu par ceux qui nous gouvernent. Mais, en attendant que les choses s’éclairent davantage dans nos chaumières personnelles, nous devrions voir surgir de plus en plus des symboles de l’Un, ou de l’hermaphrodite[2] qui véhiculent l’idée d’une union entre des contraires, ici le féminin et le masculin.  Des symboles pour compenser peut-être le vide identitaire qu’est entrain de laisser la disparition du patriarcat. 

Et surtout tant que de nouvelles réponses adaptatives humaines (nous l’espérons !) n’auront pas été trouvées et stabilisés pour permettre à notre corps social de plus en plus privé du modèle patriarcal de continuer à fonctionner correctement.

Un des symboles collectifs qui représente depuis la nuit des temps l’union du féminin et du masculin est  celui du yin et du yang[3] bien sûr. Et il me semble que ce que fait inconsciemment porter à notre attention le courant socialiste qui nous gouverne, en prônant l’image idéale d’une société Une et indifférenciée,  balayée de toute différenciation sexuelle, le message perçu nous évoque la confusion initiale dit le chaos, ou cet état encore dit d'« unitude » androgyne (l'ouroboros). Devrait lui succéder ensuite la nigredo ou « l’œuvre au noir » de l'alchimie. 

Que de chemin à parcourir encore pour notre grand corps social !



[1] - La distinction de sexe, une nouvelle approche de l’égalité, d’ Irène Théry -
[2] Pour plus d’explication sur le symbolisme de l’hermaphrodite, sur sa dimension de coïncidence des contraires correspondant à une exigence naturelle de réalisation de soi du psychisme humain, lire l’ouvrage de JUNG, Psychologie et Alchimie ou encore vous rendre sur le site d’Ariaga.
[3] Le grand cercle du yin et du yang, dit le Tao étant un symbole du soi jungien.