Il existe, dans toute existence humaine, des étapes cruciales que Jung appelait les tâches de la vie. Non pas des devoirs imposés, mais des passages intérieurs nécessaires à la maturation psychique : se séparer de ses parents, rencontrer son Ombre, apprivoiser ses instincts, accueillir le Féminin ou le Masculin intérieurs, reconnaître en soi une direction plus vaste que la volonté du Moi.
Dans les civilisations anciennes, ces tâches n’étaient ni muettes ni solitaire :
on les reconnaissait, on les nommait, on les accompagnait.
Les mythes, les rites, les contes, les dieux servaient à symboliser ce que l’être humain devait traverser. Ils transformaient l’expérience brute en sens, l’émotion archaïque en forme partageable.
Aujourd’hui, notre culture a perdu ce langage.
Elle a hypertrophié le visible, le rationnel, le technique ; elle a désymbolisé l’existence.
Du coup, les tâches de la vie se présentent encore — elles ne disparaissent jamais — mais elles arrivent sans nom, sans guide, sans images pour orienter la traversée.
Le résultat est tragiquement simple :
l’être humain doit accomplir seul ce que la culture n’accompagne plus.
L’individuation, la rencontre de l’ombre, l’effondrement du Moi, l’appel du Soi, l’éveil du Féminin intérieur, l’intégration d’Éros :
tout cela demeure, mais ne trouve presque aucun miroir collectif.
Ce que les traditions appelaient initiation, et que la psychologie nomme symbolisation, n’est rien d’autre que l’accomplissement des tâches de la vie.
Et comme ces tâches ne sont plus représentées dans la conscience collective, elles surgissent aujourd’hui sous des formes brutales :
angoisses, dépressions, quêtes compulsives, idéalisations, effondrements — autant de tentatives de l’âme pour faire seule ce que la culture ne tisse plus.
Fait révélateur : les seuls espaces où ces passages intérieurs peuvent encore être racontés sont les contes, les films fantastiques, les récits initiatiques, les animés philosophiques.
Ce sont les derniers lieux où les tâches de la vie sont encore figurées :
la quête, la métamorphose, la descente aux enfers, la perte, le mentor, la renaissance.
Là seulement, la psyché peut encore dire son chemin.
Réintroduire ces passages dans notre langage, les reconnaître comme des tâches naturelles du devenir humain, c’est déjà commencer à guérir de l’unilatéralité moderne.
C’est redonner une dignité à ce que chacun traverse — souvent en silence — pour devenir un être humain entier.
Illustration : Pinterest
Texte : Isabelle Basirico
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