28 novembre 2025

L’individuation comme manifestation moderne de l’archétype du chemin

 



Il existe, au cœur de la psyché humaine, un thème intemporel : celui du chemin. Bien avant qu’on lui donne un sens spirituel ou psychologique, ce chemin fut une expérience concrète, qui se manifestait dans la vie instinctive des premiers hommes. 

Comme l’a montré Neumann, les premières manifestations de cet archétype remontent aux temps glaciaires, lorsque les groupes humains devaient s’enfoncer dans des passages escarpés et obscurs pour atteindre des sanctuaires cachés dans des grottes, au cœur des montagnes. Il écrit : « Le chemin difficile et dangereux qui conduisait aux grottes sacrées faisait partie intégrante de la réalité rituelle ; c’est en traversant ce passage obscur que l’homme préhistorique accédait à la profondeur du mystère. » (Neumann, La Grande Mère) 

Ce geste archaïque n’a jamais disparu : il s’est déplacé à l’intérieur. Ce que les grottes préhistoriques figuraient extérieurement — une matrice obscure où l’être humain se dépouille pour renaître — se rejoue désormais dans la psyché. C’est pourquoi la tradition chrétienne a pu nommer l’un de ces passages intérieurs la « nuit obscure de l’âme ». Mais cette nuit c’est un passage. Elle reprend la plus ancienne de l’expérience humaine : se retirer dans la profondeur, traverser l’inconnu, mourir à une forme ancienne de soi. 
À la lumière de la psychologie des profondeurs, il est clair que cette « nuit obscure » n’est qu’une des formes culturelles que prend l’archétype du chemin. Elle exprime la descente, la dissolution, la perte des repères du moi. Le processus d’individuation en est aujourd’hui l’héritier psychologique. 

C’est incroyable comme penser aux évolutions d’un archétype procure ce sentiment puissant d’appartenir à une chaîne d’expériences humaines millénaires à laquelle nous participons sans le savoir. Comme si, une mémoire archétypique se réveillait. Jung appelait cela sa « personnalité n°2 » : la sensation d’être relié à quelque chose d’immense, de plus ancien que soi, d’enraciné dans la longue histoire de l’âme humaine. 

Le vieux geste de l’humanité : entrer dans l’obscurité, se laisser transformer, et revenir différente, plus unifiée, plus réelle. Le chemin est ancien — il se renouvelle seulement en nous.



27 novembre 2025

La Grande Mère archétypale : sortir de la culpabilisation des mères réelles

 


L’amendement 159 a brièvement embrasé le débat public. Il proposait d’exclure la psychanalyse des méthodes de soin psychique prises en charge par l’Assurance Maladie. 

L’amendement a finalement été retiré, mais il a mis en lumière quelque chose de plus profond qu’un simple désaccord politique : un malaise autour des pratiques psychothérapeutiques qui continuent, encore aujourd’hui, à culpabiliser les mères. 
 
À l’origine de l’amendement, la sénatrice rapportait une expérience personnelle : celle de sa sœur, mère d’une petite fille atteinte du syndrome de Rett — affection neurologique grave, qui n’a aucune origine psychique. 

Cherchant du soutien, cette mère rencontre un psychologue, pratiquant la psychanalyse. Au lieu de l’apaiser, la séance lui inflige une série de questions accusatrices. Le ton accusateur de la psychologue a littéralement mis en morceau la sœur de la sénatrice. 
 
Cet exemple révèle une maladresse clinique évidente, mais il montre, également, à quel point demeure, dans l’imaginaire collectif comme parfois dans certaines pratiques, une idée devenue intenable : si quelque chose va mal chez l’enfant, la mère est en cause

C’est précisément cette représentation qui a nourri l’amendement 159 : la sensation, largement partagée aujourd’hui, que la psychanalyse porte encore en elle un héritage de suspicion à l’égard des mères. 

Or cette inflation de culpabilisation n’est pas seulement injuste : elle repose aussi sur une confusion théorique fondamentale. La confusion entre mère réelle et Mère archétypale 

Le problème n’est pas tant la psychanalyse que la confusion d’un plan avec un autre : la mère biographique est souvent rendue responsable de phénomènes psychiques qui relèvent… de l’archétype.

C’est ici que la lecture de Jung déplace le regard. « L’archétype maternel, dit Jung, n’est pas la mère réelle : il est une image collective qui dépasse infiniment la personne. » 
 
Autrement dit : ce qui se joue dans le psychisme d’un enfant, d’un adolescent ou d’un adulte excède totalement ce que la mère a pu faire ou ne pas faire. La mère est une personne ; l’archétype est une structure psychique, impersonnelle, collective, universelle. 

Confondre les deux, c’est demander à une femme d’assumer le poids d’une figure symbolique vieille de milliers d’années. C’est évidemment impossible — et injuste. 

Si un individu souffre, ce n’est pas parce que sa mère aurait “mal fait”, mais parce qu’un matériau psychique en lui est resté inemployé, bloqué ou non symbolisé. Cette distinction remet littéralement les choses en ordre. 

La question n’est plus : qu’est-ce que ma mère à raté ? Mais : qu’est-ce qui, en moi, n’a pas trouvé de forme ? 

 Le maternel, en tant qu’archétype, possède une dynamique propre. Jung écrit que : « Lorsque l’archétype ne peut s’élever au niveau de la psyché, il demeure lié à la pulsion et cherche sa décharge dans des actes compulsifs. 
Ce n’est plus le symbole qui est vécu, mais l’instinct brut. » 

Autrefois, les rites de passage permettaient à ces forces de se transformer, de s’élever du pulsionnel au symbolique. Aujourd’hui, ces cadres ont disparu. Plus rien ne contient, ne structure, ne fait “passage”. 
Résultat : une part de l’archétype maternel reste bloquée à son premier niveau — la pulsion du recevoir, la faim archaïque, le besoin de remplir, de combler. 

C’est dans ce vide de symbolisation que surgissent de nombreuses conduites compulsives. 

Prenons l’exemple, de la boulimie, elle en est une illustration clinique saisissante : manger, dévorer, remplir — non par appétit, mais parce qu’un archétype n’a pas trouvé son image. 

Là où devrait se former une mère intérieure, c’est le corps qui agit, répète, comble. Il accomplit ce que l’âme n’arrive pas à représenter 

Le malheur vient moins des mères que de l’effondrement du symbolique 

Nous vivons dans une culture qui ne transmet plus de mythes, ne facilite plus les passages, ne reconnaît plus les archétypes, et laisse les individus seuls face à des forces psychiques immenses. 

Ce n’est pas la mère qui est insuffisante : c’est la culture symbolique qui s’est effondrée autour d’elle. 

Le résultat, c’est que l’on exige d’une mère réelle — faite de limites, d’angoisses, de fragilité de jouer la Grande Mère, figure transpersonnelle, intemporelle, inhumaine. 

Et lorsqu’elle échoue, ce que Jung dénonçait déjà se produit : on l’accuse de ce qui relève en réalité du fonctionnement de la psyché profonde. 

Si un amendement visant à exclure une approche psychique des soins surgit aujourd’hui, c’est peut-être aussi parce que notre culture n’a pas encore suffisamment intégré cette dimension : la profondeur de l’âme, ses archétypes, ses ombres. 

La tâche consiste alors à expliquer, transmettre, clarifier : la psychanalyse (et plus encore la psychologie des profondeurs) n’a jamais eu vocation à culpabiliser les mères, mais à dégager les enjeux symboliques qui traversent chacune d’elles — comme ils nous traversent tous.



21 novembre 2025

Le vortex matriciel : une fonction thérapeutique de mutation

 



Dans mon expérience clinique, j’ai remarqué qu’une partie de l’âme fonctionne comme un vortex matriciel : une région primitive qui peut contenir le chaos, la détresse, l’informe, et, progressivement, leur donner forme, sens et organisation interne. Il ne s’agit pas seulement d’une faculté d’accueil, mais bien d’une véritable puissance de transformation. 

Cette fonction transformante est similaire aux opérations décrites par les alchimistes. Jung la décrit comme un potier, un magicien et un artisan du vivant : une instance psychique qui travaille la matière brute des émotions, des visions et des expériences pour les mener vers une configuration plus supportable. 

La mythologie confirme cette intuition clinique : les Cabires, Héphaïstos, ou encore les divinités-forgerons représentent précisément ce travail souterrain, invisible, qui façonne et réorganise les éléments primitifs. Ce sont des représentations du processus psychique lui-même. 

Au fond, chacun porte en lui un “petit Merlin” — une capacité interne d’élaboration qui, lorsqu’elle n’est pas entravée, permet à la vie psychique de redevenir mouvante, créatrice et légère. Cette dimension n’est pas magique : elle est clinique. Elle rappelle que le soin n’est pas seulement une réduction de symptômes, mais aussi une relance des processus de transformation, là où la psyché forge, réorganise et symbolise ce qui, autrement, resterait informe ou douloureux.


16 novembre 2025

Les tâches de la vie : pourquoi notre culture ne parle plus des passages intérieurs


 

Il existe, dans toute existence humaine, des étapes cruciales que Jung appelait les tâches de la vie. Non pas des devoirs imposés, mais des passages intérieurs nécessaires à la maturation psychique : se séparer de ses parents, rencontrer son Ombre, apprivoiser ses instincts, accueillir le Féminin ou le Masculin intérieurs, reconnaître en soi une direction plus vaste que la volonté du Moi. 

Dans les civilisations anciennes, ces tâches n’étaient ni muettes ni solitaire : on les reconnaissait, on les nommait, on les accompagnait. 
Les mythes, les rites, les contes, les dieux servaient à symboliser ce que l’être humain devait traverser. Ils transformaient l’expérience brute en sens, l’émotion archaïque en forme partageable. 
 
Aujourd’hui, notre culture a perdu ce langage. Elle a hypertrophié le visible, le rationnel, le technique ; elle a désymbolisé l’existence. Du coup, les tâches de la vie se présentent encore — elles ne disparaissent jamais — mais elles arrivent sans nom, sans guide, sans images pour orienter la traversée. 
 
Le résultat est tragiquement simple : l’être humain doit accomplir seul ce que la culture n’accompagne plus. 
 
L’individuation, la rencontre de l’ombre, l’effondrement du Moi, l’appel du Soi, l’éveil du Féminin intérieur, l’intégration d’Éros : tout cela demeure, mais ne trouve presque aucun miroir collectif. 

Ce que les traditions appelaient initiation, et que la psychologie nomme symbolisation, n’est rien d’autre que l’accomplissement des tâches de la vie. 

Et comme ces tâches ne sont plus représentées dans la conscience collective, elles surgissent aujourd’hui sous des formes brutales : angoisses, dépressions, quêtes compulsives, idéalisations, effondrements — autant de tentatives de l’âme pour faire seule ce que la culture ne tisse plus. 

Fait révélateur : les seuls espaces où ces passages intérieurs peuvent encore être racontés sont les contes, les films fantastiques, les récits initiatiques, les animés philosophiques. 
Ce sont les derniers lieux où les tâches de la vie sont encore figurées : la quête, la métamorphose, la descente aux enfers, la perte, le mentor, la renaissance. 

Là seulement, la psyché peut encore dire son chemin. 

Réintroduire ces passages dans notre langage, les reconnaître comme des tâches naturelles du devenir humain, c’est déjà commencer à guérir de l’unilatéralité moderne. C’est redonner une dignité à ce que chacun traverse — souvent en silence — pour devenir un être humain entier. 

Illustration : Pinterest
Texte : Isabelle Basirico

13 novembre 2025

Faire descendre les images


Quand la conscience ne fait pas le travail, l’inconscient le fait à sa manière, par des symboles, des rêves, des événements extérieurs, etc. Autrement dit, l’imagination involontaire accomplit ce que la volonté du moi n’a pas su faire. La vie psychique accomplit la tâche, que le moi l’accepte ou non. 

Prenons l’exemple du fantasme de totalité inconscientes (ou fantasme de Soi inconscient). Chez certains sujets dont le moi redoute l’épreuve du monde, surgissent alors, par exemple, dans leurs rêves des images grandioses – paradis, enfer, royaumes de lumière ou d’ombre. Ces fantasmes ne sont pas tant l’expression d’une mégalomanie que la manifestation d’un Soi encore inconscient, se projetant sous des formes extrêmes, totalisantes, pour suppléer à l’impuissance du moi. 

Le rôle de l’analyste est d’accompagner la chute douce du rêveur, de ces cieux imaginaires vers la terre de sa vie. Il s’agit d’aider le symbole à prendre corps, à devenir acte, à trouver sa forme humaine, dans l’ici et maintenant, dans son corps et dans sa vie actuelle. 

Image : John Pitre 
Texte : Isabelle Basirico

11 novembre 2025

Dans la bulle du moi et du monde

 


Aux origines, le sentiment d’exister repose sur une appartenance inconsciente au grand tout. On se sent vivre parce qu’on se sent inclus dans une unité indifférenciée, semblable au bain maternel premier. Ce mode archaïque procure la paix, mais au prix de la non-différenciation. Tant que la conscience n’en émerge pas, le moi cherche à retrouver cette osmose perdue, projetant sur le monde extérieur son désir de fusion originelle — ce que Jung appelait la participation mystique. 

Mais ce mode d’être confère un sentiment d’existence illusoire. Il engendre un manque-à-être qui pousse à des adaptations de façade et empêche le développement de la capacité d’aimer Passé un certain âge, si le processus d’individuation n’advient pas en conscience la souffrance s’installe, la psyché se rétracte : le féminin intérieur, principe de lien, demeure en friche. L’autre devient le miroir de ce manque — on lui demande de réparer, de donner sens, de combler. On revendique, on exige, d’autant plus vivement que l’on pressent qu’une unité existe quelque part — dans cette bulle imaginaire du moi et du monde confondus. Mais le monde réel, l’autre, ne partage pas cette perception : on se sent seul même en présence. 

En fait, la véritable coupure n’est pas avec l’autre : elle est avec notre propre totalité, ce lieu intérieur où pourrait renaître le sentiment d’existence véritable. 

Illustration : Gaëlle Bacquet
Texte : Isabelle Basirico


08 novembre 2025

Au commencement, il y a l'amour




L’amour - dit l’Éros - est ce qui permet la transformation des émotions et des sentiments. Il est aussi l’un des instincts les plus puissants. Il se tient au fondement même du devenir humain. Aimer, c’est revenir à la source du développement, au commencement de la vie sur terre : tout commence par lui — par l’instinct de vie, l’élan vital, la pulsion de vie, par l’amour. 
Mais tout débute d’abord dans l’inconscient, dans l’archaïque. 
Et il faut alors cheminer avec les figures parentales, faire évoluer ce socle affectif et instinctif, et affronter les multiples écueils : blocages, arrêts, entraves liées à l’environnement et à « l’esprit du temps ». 
De ce mystère du commencement, de cette quête du sens et du cœur, la psychanalyse est née — pour écouter l’amour blessé et lui rendre sa force créatrice.



01 novembre 2025

La souffrance psychique et le début du processus d’individuation






Je souhaite aborder ici le thème de la souffrance psychique, car elle joue un rôle central dans le processus d’individuation. 

 Pour illustrer mon propos, je partirai d’une situation que je connais intimement, pour l’avoir moi-même vécue et rencontrée à maintes reprises dans ma pratique clinique. 

Il s’agit de la détresse ressentie par les parents, mais qu’ils n’osent pas partager avec leurs enfants. Ils la taisent par pudeur, par peur ou par nécessité, la gardant ainsi cachée derrière un mur de silence. 
Dans ces familles, il devient souvent vital de réinventer rapidement une vie « normale », lisse, comme si rien ne s’était produit. Ce silence s’installe toujours avec une intention bienveillante : celle de protéger les enfants des épreuves du passé, jugées trop lourdes ou trop douloureuses. 

Voici, en quelques mots et en guise d’exemple, mon propre vécu. 
Avant ma naissance, ma famille a fait face à l’exil et au déracinement. Pourtant, mes parents n’ont jamais évoqué la détresse qu’ils ont traversée : la douleur d’avoir quitté leurs proches, la perte de leurs repères, l’abandon de leur cadre de vie rassurant. J’ai grandi dans ce silence, dans une atmosphère d’anxiété constante. 
Car, mes parents, malgré des conditions de vie sûres et ordinaires, vivaient toujours dans la peur : peur de mourir, peur du danger, peur de perdre ce qu’ils avaient reconstruit. C’est le propre de l’anxiété que de survivre à l’événement qui l’a engendrée. Elle devient une réponse psychique et corporelle — palpitations, maux de ventre, tension diffuse — à un danger qui n’existe plus, mais dont la trace demeure inscrite dans la mémoire du corps. 
Et, comme dans de nombreuses familles où la souffrance parentale reste inexprimée, ce qui n’a pas été mis en mots finit souvent par se dire à travers le corps de l’enfant. Les émotions tues se transforment en symptômes, en maux psychosomatiques, parfois même en maladies auto-immunes à l’âge adulte. 
Le corps de l’enfant devient alors le réceptacle de la souffrance psychique qui n’a pu être partagée avec personne d’autre. 
J’ai fini moi-même par laisser la peur me dominer. Cette peur a été un frein dans ma vie, mais a aussi servi de moteur dans ma quête intérieure de sens et de connaissance. Et comme beaucoup de personnes, je suis entrée dans la psychologie des profondeurs de Jung par la porte étroite de la souffrance — une souffrance amplifiée par le travail intérieur que mes parents n’avaient pas pu entreprendre. 

Or, et c’est ce que j’ai découvert au fil de mon propre cheminement, lorsqu’une souffrance est enfin approchée, regardée sans fuite, elle va peu à peu se transformer. Par les images, les rêves, les projections, jusqu’à ce que l’énergie de la souffrance entre dans un contenant symbolique. 

Le symbole, au sens jungien, n’est pas une simple métaphore : c’est une forme vivante où l’énergie se fait langage. Il est la matière à partir de laquelle on peut amorcer le travail de mise en sens, et ce travail peut prendre plusieurs années. 
C’est là que l’on réalise progressivement que, tandis que le symptôme confine, le symbole tisse des liens ; alors que l’angoisse éparpille, le symbole rassemble. Il marque ce passage subtil où la douleur brute se transforme en souffrance symbolique — le moment où l’âme commence enfin à respirer à nouveau. 

Le souffrir cesse d’être un état subi ; il devient une matière première vivante qu’il faudra transformer. En alchimie, on l’appelle la «nigredo». Le processus profond qui s’opère ne vise pas à faire disparaître la souffrance ; il cherche à la métamorphoser. 
Il accompagne le mouvement qui permet à l’énergie jusque-là retenue de retrouver sa circulation, sa respiration, sa dimension de sens. 

Ainsi, ce que nous appelons «guérison» pourrait ne rien être d’autre que cela : lorsque l’énergie de la souffrance se transforme en énergie de conscience ; elle devient le creuset même de la conscience.



16 août 2025

Poutine nostalgique d’Ouroboros’land



J’ai lu ce matin dans les journaux que la tentative de Trump pour négocier une trêve avec Poutine a échoué. Son entêtement à vouloir continuer la guerre m’a inspiré ce texte :

 

Vladimir Poutine ne pense pas seulement en stratège : il agit comme une figure mythologique. Comme l’Ouroboros, le serpent qui se mord la queue, il rêve d’un cercle clos où rien ne doit lui échapper. L’Ukraine, la Géorgie, les anciennes républiques soviétiques : autant d’“enfants” qu’il veut réabsorber pour préserver l’illusion d’un corps indivisible.

 

On retrouve chez lui la logique d’Ouranos qui refusait à Gaïa d’accoucher, ou de Chronos qui avalait ses enfants par peur d’être détrôné. C’est le vieux père dévorateur, plus archaïque que politique, qui préfère étouffer la vie plutôt que d’affronter la séparation.

 

Mais, comme toujours dans les mythes, le cercle finit par se briser : l’histoire ne se laisse pas enfermer dans un parc à thème impérial. Poutine est nostalgique d’Ouroboros’land — un Disneyland de l’archaïque, où l’on s’illusionne en croyant que l’on peut arrêter la naissance du nouveau.

 

Il s’agit du combat éternel entre les forces de vie et celles de destruction. Espérons que les forces de différenciation ou de vie triompheront. Ce serait la version la moins désastreuse, car, même si les forces de la mort ouvrent sur un avenir nouveau, puisque la vie ne peut jamais disparaître, cela reste l’option la plus chaotique et la plus meurtrière pour les êtres humains.

 

Voici une autre réflexion qui me vient à l’esprit, ne sommes-nous pas de simples pions devant les forces archétypales ? Et pourtant, les desseins de ces puissances ne peuvent être accomplis qu’à travers les actions humaines. Dans la mythologie, les divinités ne font-elles pas subir leur colère aux mortels qui transgressent leurs lois et leurs règles ?  Ce temps, antérieur à la différenciation, ne semble pas avoir totalement disparu. Il demeure, toujours inconscient, dans la psyché, soit sous la forme de fantaisies, soit dans le monde sous celle de propagande.

 

Enfin, l’entêtement non moins fort et très puéril de Trump à vouloir à tout prix obtenir le prix Nobel de la paix a de quoi nous inspirer aussi une Disneyland City de lui-même !

Sa Disneyland City n'est pas un lieu de réconciliation, mais un théâtre narcissique ; un empire de carton-pâte où la gloire personnelle est érigée en diplomatie.

Face à lui aussi, nous mesurons combien la politique moderne est travaillée par des archétypes anciens : le roi enfant, capricieux et joueur, qui veut que tout l’univers soit son propre terrain de jeu…

23 juin 2025

La souffrance de l'humanité


Je voulais vous parler de la souffrance en lien avec la psychologie des profondeurs. Mais il m’est difficile de le faire sans évoquer d’abord l’épidémie de souffrance humaine collatérale que l’actualité place sous nos yeux. 

Ce que je vois dans le monde me glace : toute cette violence qui tue et détruit, au mépris des populations — que ce soit à Gaza, en Ukraine, en Iran maintenant… et dans bien d’autres lieux, hélas, à travers le monde.  
La souffrance existentielle, collective et collatérale submerge tout — y compris la vie individuelle. 

En tant que psychologue, j’ai le sentiment que la subjectivité de chacun est piétinée, écrasée sous le poids de la masse. 

Cela ne signale-t-il pas la difficile actualisation du Soi — cette instance intérieure capable d’articuler l’individuel et le collectif ? 
Je sais bien que l’heure de l’Ère du Verseau n’a pas encore sonné (cf.Paul Le Cour), mais combien de vies humaines devront encore être fracassées, sacrifiées ? 

La montée de la mondialisation avait déjà entériné l’unilatéralité d’une seule voie : celle de l’économie et du profit. 
Aujourd’hui, avec l’essor du populisme et le retour des dictateurs, c’est une psyché archaïque qui se réveille — un refoulé collectif qui fait irruption. 

Jung écrivait que, happé par la masse, l’individu disparaît, absorbé par l’abstraction qu’est la raison d’État (Présent et avenir). 

Aujourd'hui, à nouveau,  ce ne sont plus seulement des abstractions : ce sont les actes concrets de guerre et de génocide qui produisent ce sentiment d’effacement de l’individu. 

Pour moi, cette souffrance humaine collatérale est profondément insupportable, abjecte, révoltante. 

La nature extérieure peut infliger des tourments, mais c’est bien l’environnement humain — ce que l’on appelle « le monde extérieur » — qui incarne aujourd’hui les plus grands périls. Et encore, je passe ici — pour ne pas alourdir ce post — l’impact délétère que ce climat exerce sur la psyché des plus fragiles… 

Les sentiments, les attachements à sa famille, à ses ami·es, à la vie, à la psyché individuelle — que valent-ils face aux buts de guerre d’un pays, d’un parti, ou même d’un seul homme, qu’il soit dictateur ou fou ? 
Pour quelqu’un comme moi, de culture jungienne : énormément. 

Nous pensions, peut-être naïvement, qu’en vivant dans un monde (soi-disant) évolué, il deviendrait plus sûr. Rien n’est plus faux aujourd’hui.