02 août 2026

L’Odyssée de Nolan : un mythe ancien pour éclairer notre époque





J’ai vu L’Odyssée de Christopher Nolan et j’ai beaucoup aimé ce film, en particulier la manière dont le réalisateur a revisité ce vieux mythe. Cette nouvelle version montre combien les grands mythes continuent de vivre en dialoguant avec les questions de chaque époque. Ils ne cessent de révéler de nouveaux sens. Je trouve cela assez épatant !


J’ai eu le sentiment que Nolan ne cherchait pas seulement à célébrer l’exploit héroïque d’Ulysse. D’ailleurs, chez Homère déjà, L’Odyssée marque une évolution par rapport à L’Iliade : on passe progressivement d’un idéal de gloire guerrière à un idéal de maîtrise de soi. J’ai trouvé que cette adaptation déplaçait encore davantage le centre de gravité du récit vers la transformation intérieure.


L’une des libertés qui m’a le plus frappée est la blessure visible d’Hélène. Homère ne décrit jamais Hélène comme défigurée ou marquée physiquement. Cette cicatrice devient alors un symbole : la guerre entre les hommes blesse en profondeur le féminin. Les traumatismes sont multiples et ne sont plus invisibles. Cette lecture rejoint notre époque, plus attentive aux blessures psychiques, au stress post-traumatique et aux longues reconstructions qui suivent les violences.


Les Dieux dans cette interprétation semblent moins diriger les événements. Cette évolution fait écho à notre monde contemporain où les hommes ne disposent des dieux et des mythes pour donner sens à leurs épreuves. Ils doivent apprendre à composer avec leurs peurs, leurs pulsions, leurs désirs et leurs contradictions.


Dans une perspective proche de la psychologie analytique de Carl Gustav Jung, le voyage d’Ulysse peut être compris comme un processus d’individuation, c’est-à-dire le lent chemin par lequel un être humain devient pleinement lui-même. Les personnages rencontrés ne sont plus seulement des adversaires ou des alliés ; ils représentent aussi des forces psychiques que le héros doit reconnaître, traverser et intégrer.


Les figures féminines jouent un rôle essentiel dans le film. Athéna ouvre le chemin de la sagesse. Circé confronte Ulysse à la puissance des instincts et à la transformation. Calypso représente la tentationl l’oubli, le déni, l’évitement voire l’amnésie traumatique. Quant à Pénélope, elle devient le symbole du centre intérieur retrouvé, d’une habitabilité intérieure enfin conquise.


Le féminin n’apparaît plus comme un simple objet de désir ou de conquête. Il devient le guide intérieur qui accompagne progressivement le héros vers une conscience plus unifiée. C’est vraiment ce qui m’a le plus plu !! 


Dans cette lecture nolanienne de l’Odyssée, les compagnons d’Ulysse quand à eux représentent les aspects impulsifs, sauvages et indisciplinés de sa personnalité : l’avidité, la démesure, l’impatience, le refus des limites. Ils disparaissent un à un au cours du voyage. Ce n’est pas seulement un équipage qui se perd ; c’est une part du chaos intérieur qui se défait peu à peu.


Athéna, d’abord présente comme une déesse extérieure qui conseille le héros, devient progressivement une sagesse intégrée. Ce qui venait des dieux devient une qualité intérieure. Ulysse apprend à attendre, à observer, à choisir le moment juste. La force laisse place à la mesure.


Le héros n’est plus celui qui accumule les victoires. Il est celui qui parvient à réunifier les différentes dimensions de son être. Son plus grand combat n’est plus contre les monstres, mais contre sa propre dispersion intérieure.


Sous cet angle, L’Odyssée ne se présente plus du tout comme un simple péplum.  Elle devient le récit universel d’une transformation psychique : celle d’un homme qui, après avoir traversé la guerre, les épreuves, les séductions et les pertes, retrouve enfin le chemin de sa propre humanité.




L’habitabilité de la planète et l’habitabilité de l’être humain






À la lecture d’un article du Monde consacré aux mégafeux, une réflexion s’est imposée à moi. 

L’article décrit les conséquences du dérèglement climatique, l’épuisement du vivant et les impasses de notre modèle économique toujours plus exigeant. 
Ce constat n’est pas une nouveauté. Je le trouve même très redondant. 
Cela n’enlève rien au travail immense que réalisent concrètement des hommes et des femmes pour changer les choses sur le terrain. Je pense aussi aux soldats du feu, qui laissent leur santé, voire leur vie, à chaque événement extrême. 

Je me demande simplement si la critique, qui est en train de devenir une vieille rengaine, et la remise en cause du seul modèle économique suffiront à transformer durablement notre manière d’habiter le monde. 
 
Car je vois un parallèle évident à faire avec le problème de l’habitabilité de la planète : celui de l’habitabilité intérieure de l’être humain. 
 
Depuis plusieurs siècles, nous avons essentiellement associé le progrès au développement économique, à la performance et à la consommation. Cette évolution a permis des avancées considérables. Mais elle ne s’est pas accompagnée d’un développement équivalent de notre vie psychique. Comme si nous avions appris à rendre le monde toujours plus habitable matériellement, sans apprendre à habiter davantage notre propre monde intérieur. 
 
Or, tant que cette dimension reste négligée, nous risquons de continuer à traduire l’idée de progrès par le seul agir : produire davantage, consommer davantage, profiter davantage, maîtriser davantage. Le sens de la croissance ne dépasse pas le stade de son expression concrète et instinctive ; il ne passe pas au niveau psychique. Il ne se psychise pas. Il ne produit pas de croissance intérieure… 
 
Carl Gustav Jung a décrit cette croissance intérieure à travers ce qu’il nomme le processus d’individuation. Il ne s’agit pas de renoncer au développement matériel, mais de lui donner une profondeur, une direction, un sens. Ce chemin conduit progressivement l’être humain à mieux se connaître, à mieux se conduire — dans le respect des autres, du monde et de la vie —, à mieux reconnaître ses limites ainsi que son désir de puissance inconscient. Car c’est souvent ainsi qu’il apparaît au départ : brut, instinctif, en attente d’une transformation et d’une intégration. 

Une transformation qui conduit à une manière plus juste et plus éclairée d’habiter le monde. La véritable question n’est-elle pas seulement de savoir comment rendre notre planète de nouveau habitable, mais aussi comment redevenir intérieurement habitables. Car il est difficile de prendre soin du vivant autour de nous lorsque nous avons perdu le lien avec le vivant en nous.