19 octobre 2026

Quand le groupe ne fait plus société



Dimanche soir, j’ai vu à la télévision les images de ce qui s’est passé samedi : des scènes de violence qui m’ont laissée sans mots. Et pourtant, beaucoup de gens avaient défilé pacifiquement. J’ai voulu comprendre ce que ces deux images voulaient dire ensemble.


Je ne suis pas économiste. Mais je suis tombée sur une tribune de Nicolas Postel dans Le Monde (édition du 19 octobre), « Le capitalisme non régulé, menace totalitaire », qui reprend les idées de Polanyi, et ça m’a rappelé La Grande Transformation (1944), que j’avais lu en diagonale, il y a longtemps. Ce que j’en ai retenu : à un moment de l’histoire, on a voulu que l’économie marche toute seule, détachée de la société, avec ses propres règles. Et la société, elle, réagit souvent pour se protéger. Parfois de façon plutôt saine, parfois de façon très dure : dans les années 30, ça a donné les régimes autoritaires. Postel insiste surtout sur la violence de la répression (7 950 gardes à vue et 248 mineurs blessés, selon des chiffres rendus publics le 14 octobre). 


Moi, je regarde autre chose. et voilà ce que j’ai envie de dire, en tant que psychologue. Quand l’économie se développe sans la société, quand un groupe ne fait plus société, le social ne disparaît pas. Il recule. Il reprend des formes plus anciennes, plus primitives : on agit ensemble sans penser, on se laisse porter par le groupe, par l’émotion, par la colère. On n’est plus dans la parole, on est dans l’acte. Casser, brûler, piller, ça dit quelque chose, mais pas avec des mots. C’est un lien, mais un lien archaïque. 


Je pense à un feu. Autour d’un foyer, il rassemble et réchauffe, c’est peut-être la première communauté. Quand plus personne ne l’entretient, c’est la même énergie, mais elle s’éparpille, ou elle brûle tout.


Et je crains que ça aille plus loin avant d’aller mieux. D’un côté, ceux pour qui une économie sans règles fonctionne très bien. De l’autre, ceux que plus rien ne relie et qui se retrouvent dans des groupes de plus en plus violents. Au milieu, tous les autres : ceux qui voudraient la paix, qui n’ont pas leur place dans ce face-à-face, ni, de moins en moins, dans la société. Ils risquent de souffrir, de déprimer, de se retirer ; d’autres peut-être de basculer, parce que la modération ne tient pas quand rien ne la porte. C’est là que le totalitarisme guette. Polanyi écrit que « c’est la réalité d’une société de marché que l’on perçoit dans le totalitarisme ».


Derrière tout ça, j’y vois ce que je cherche à comprendre dans mon travail : la fin de la communauté, la fin de ce qui faisait lien. Autrefois, des symboles communs reliaient les gens entre eux. Aujourd’hui, ils ne marchent plus, et on ne peut pas faire semblant : on ne refera pas société avec des symboles d’avant. Il faut trouver les nôtres. Et surtout, il faut arrêter de chercher ce qui marche sans l’humain et sans le social. Une organisation qui fonctionne sans un nous, sans ce qui lie, ne tient pas longtemps.




Illustration : Un feu que plus personne n’entretient. Image : StockCake, libre de droits.