16 juin 2026

Jung et Morin : penser l’humain dans la complexité des origines

 

À l’occasion du décès d’Edgar Morin, il est difficile de ne pas penser à Jung. 

L’un était sociologue et philosophe de la complexité, l’autre psychiatre et explorateur de l’inconscient. 

Pourtant, ils partagent quelque chose : leur refus de réduire l’être humain à une seule dimension. 

La plupart des disciplines offrent souvent des explications fragmentées, certes essentielles. Cependant, certaines pensées cherchent également à établir des liens. C’est le cas de celles de Morin et de Jung. 

La pensée de jung par exemple est nettement plus complexe que les approches sociologiques, anthropologiques ou psychodynamiques. En parlant des archétypes, il ne se contente pas de décrire des souvenirs du passé ou des représentations culturelles transmises de génération en génération. Il évoque des structures psychiques profondes qui semblent avoir toujours été présentes depuis les premiers jours de l’humanité et qui se renouvellent constamment dans chaque existence unique. 

C’est peut-être ce qui me fascine le plus chez lui. Les archétypes ne sont pas des images fixes. Ils ressemblent davantage à des moules invisibles capables d’accueillir des contenus toujours nouveaux. Chaque vie humaine leur donne une expression particulière, chaque époque les réinvente, chaque individu les colore de son histoire. 

D’une certaine manière, ils constituent une mémoire des grandes expériences humaines : la naissance, la séparation, l’amour, la perte, la transformation, la mort. 

Non pas une mémoire personnelle, mais une mémoire plus vaste, qu’on peut qualifier de transpersonnelle. 

Lorsque Jung s’intéresse aux mythes, aux symboles religieux ou au drame divin, il ne cherche pas seulement à comprendre le passé. Il tente de saisir ce qui, dans ces récits, continue à parler à l’âme humaine aujourd’hui. 

Comme si certaines questions fondamentales ne cessaient jamais de revenir : d’où venons-nous ? Quel sens donner à notre existence ? Par moment, sa démarche me semble proche de celle des sciences qui interrogent les origines de l’univers. 
Bien sûr, l’astronomie ne répond pas aux mêmes questions que la psychologie analytique. Mais toutes deux participent à cette immense interrogation humaine sur le commencement, ou l’originaire dirait la psychanalyse. . 

L’œuvre de Jung, tout comme celle de Morin, nous enseigne que la vie ne se limite pas à traverser le temps, mais qu’elle consiste également à s’engager dans une histoire infiniment plus vaste que nous. 

Jung et Morin ont introduit une pensée complexe et englobante qui permet, je trouve, de donner encore plus de densité à la vie. Une densité intérieure qui donne encore plus envie de préserver et d’aimer la vie, et donc de s’aimer et d’aimer les autres. Même s’il y a la fameuse question du mal qui a beaucoup habité Jung...


04 juin 2026

N'avons-nous toujours pas compris le mythe chrétien ?

En lisant cet article dans Le Monde — « Les gourous de la tech multiplient les propositions de “New Deal” pour affronter les conséquences sociales destructrices de l’IA » — j'ai eu cette réflexion qui dépasse, bien sûr, largement le débat politique ou économique actuel. Elle est plus d’ordre anthropologique et symbolique. 

En fait, on lit de plus en plus, et l'article dans le monde, va dans ce sens, que l’intelligence artificielle pourrait bouleverser le travail humain au point que certains dirigeants de la tech envisagent des solutions comme le revenu universel, la réduction du temps de travail ou une redistribution accrue des richesses afin de préserver la cohésion sociale. Une société peut-elle vivre uniquement de mécanismes matériels de redistribution, ou a-t-elle besoin d’un récit collectif qui donne un sens à l’existence humaine ? 

Jung pensait qu’aucune civilisation ne peut durablement se passer d’un mythe vivant, c’est-à-dire d’une vision partagée permettant aux individus de se sentir membres d’un tout plus vaste qu’eux-mêmes. Au XXe siècle, les grandes idéologies ont parfois occupé cette fonction. 
Comme l’a souvent souligné Marie-Louise von Franz, le communisme et le national-socialisme peuvent être compris, au moins en partie, comme les symptômes d’un vide spirituel laissé par le déclin de la foi chrétienne chez de nombreuses personnes. 

Mais si le problème fondamental n’était pas la disparition du mythe chrétien ? Et si ce mythe n’avait tout simplement jamais été pleinement compris ? 
Jung voyait dans les symboles chrétiens bien davantage qu’un ensemble de croyances religieuses. Il y lisait une représentation de la transformation intérieure de l’être humain : l’incarnation, la confrontation à l’ombre, la mort symbolique, la renaissance, l’union des contraires… 

Je me demande également si certaines crises contemporaines ne sont pas liées à la difficulté qu’éprouve notre civilisation à intégrer ce que Jung appelait symboliquement le principe féminin : le rapport à l’âme, à la relation, au corps, à la nature, à l’intériorité et au sens vécu. Lorsque ce qui a été longtemps négligé cherche à revenir, il ne réapparaît pas forcément sous une forme harmonieuse. Il peut d’abord se manifester de manière confuse, excessive ou destructrice. 

Peut-être assistons-nous moins à l’émergence du féminin qu’aux conséquences de son absence. Au fond, la question que je me pose est la suivante : Les idéologies modernes, les révolutions technologiques et les crises de notre époque sont-elles la preuve que le mythe chrétien est devenu obsolète ? 
Ou sont-elles au contraire le signe qu’une partie essentielle de sa signification psychologique et symbolique n’a pas encore été intégrée dans la conscience collective ? 

Marie-Louise Von Franz, qui lisait les journaux de son époque, presque aussi inquiétants que ceux d’aujourd’hui, disait ceci : 

« Lorsqu'on lit les journaux ou que l'on écoute la radio, il y est question d'enquêtes sans fin et très sérieuses, sur la montée du terrorisme de nos jours ou sur les causes de soudaines revendications féminines à plus de reconnaissance, mais la dimension plus profonde de ces véritables problèmes est rarement perçue, car seules certaines connaissances historiques permettraient de le faire. Il est de fait que le public moyen d'aujourd'hui ne sait encore rien ou presque de l'existence en l'homme de l'inconscient, et encore moins de l'inconscient collectif. Cependant, l'inconscient collectif se manifeste dans sa dimension historique au cours de période qui peuvent s'étendre sur des siècles. Lorsqu'un plus grand nombre d'individus feront eux-mêmes l'expérience de l'inconscient collectif, l'histoire, et principalement notre histoire spirituelle, sera elle aussi considérée dans une ampleur toute autre que celle d'aujourd'hui, me semble-t-il ; mais nous en sommes encore bien loin »

10 mars 2026

La puissance sans la sagesse

Dans une tribune publiée dans Le Monde, Dominique Eddé dénonce la « folie surarmée » qui domine aujourd’hui le Moyen-Orient. Selon elle, plusieurs acteurs opposés en apparence – Israël, les États-Unis de Donald Trump, ou encore le régime iranien et ses relais – partagent pourtant des traits communs : ambitions impériales, instrumentalisation de la religion et mépris des vies humaines.

Elle critique la logique de puissance et de domination qui alimente l’escalade régionale : expansion territoriale, guerres par procuration, manipulation des identités religieuses et destruction des États-nations. Dans ce climat, les populations deviennent des otages de projets idéologiques et religieux qui dépassent leurs propres sociétés.

Face à cette spirale destructrice, Eddé appelle à une résistance morale et intellectuelle : préserver en soi l’empathie, l’altérité et la capacité de penser, afin de sauver ce qui fait encore l’humanité de l’être humain.

Cette tribune est d’une justesse frappante. Elle met des mots sur une dérive du monde où la puissance, la religion et l’argent se mêlent pour produire une violence presque aveugle.

On pourrait dire, avec Carl Jung, que l’humanité agit encore comme une puissance divine privée de Sophia, c’est-à-dire de la sagesse qui devrait toujours accompagner la puissance.

Dans Réponse à Job, Jung montrait déjà que la conscience humaine devait intégrer cette dimension de sagesse et de responsabilité. Mais cette leçon semble encore largement incomprise : les forces religieuses, politiques ou idéologiques continuent d’agir comme si la puissance suffisait à justifier l’action.

Ainsi, malgré les catastrophes répétées, la réponse de Job n’a toujours pas été vraiment entendue. Et il est à craindre que l’humanité mette encore longtemps à comprendre que la vraie force n’est pas dans la domination, mais dans la conscience et la compassion.

03 février 2026

Quand aimer empêche de sentir

 



Une phrase circule depuis quelque temps, attribuée à Jodie Foster : 
 « J’étais le genre de personne qui aurait traversé l’océan pour quelqu’un qui n’aurait même pas traversé la rue pour moi. Je pensais que tout le monde avait le même cœur que moi. » 

Qu’elle soit exactement d’elle ou non importe finalement moins que ce qu’elle met en lumière au plan psychique. Car cette phrase dit quelque chose de très juste d’une dynamique intérieure fréquente : celle du don excessif qui n’est pas tant un excès de générosité qu’une difficulté à différencier ses propres sentiments de ceux des autres. 

Lorsque la psyché demeure en mode participationnel, proche de ce que Jung appelait la participation mystique, les affects ne sont pas encore clairement séparés. 

Au-dedans de soi, souvent hors conscience, quelque chose pense ainsi : 
Ce que je ressens, l’autre le ressent aussi. 
Ce que je donne, je le recevrai un jour. 

Dans ce registre, donner peut donner l'illusion de recevoir ou d'avoir ce que l'on donne. Et en offrant ce que l’on n’a pas vraiment reçu, on apaise provisoirement le sentiment de vide. 

Donner de l’amour permet alors de ne pas trop ressentir son absence. 

Mais ressentir réellement au-dedans suppose de se confronter au manque, au vide, à l’absence. Et cette confrontation est douloureuse, parfois longue, souvent évitée. 

Il est plus facile de vivre les choses au-dehors — dans l’action, le soin, le don — que de les laisser advenir intérieurement. 

Pourtant, c’est là que commence le véritable travail psychique. Car, comme le dit Jung, la conscience ne naît pas en dehors des émotions, mais à travers elles. Et c’est en acceptant de ressentir ce qui manque, plutôt qu’en le comblant par le don, qu’une vie intérieure plus différenciée peut émerger.



22 janvier 2026

On ne devient pas soi par la volonté, mais par la traversée

 



On ne devient pas sujet, sans descente. On ne devient pas Soi sans traverser une phase de dissolution. On ne devient pas pleinement soi-même sans traverser des zones d’ombre. On ne s’incarne pas sans perte, on ne symbolise pas sans confrontation à l’archaïque. 

En alchimie on appelle cela la nigredo. 

Une partie des dépressions contemporaines peuvent être comprises comme des nigredo spontanées, survenant lorsque l’ancienne organisation psychique n’est plus viable. 

Mais dans un monde ayant perdu ses repères symboliques et sa fonction collective de contenance, cette descente n’est plus reconnue comme un processus de transformation. 

Privée d’un féminin interne suffisamment opérant pour contenir et métaboliser l’expérience, la nigredo devient alors vécu de vide absurde, d’échec personnel ou d’effondrement. 

Ce n’est pas la descente elle-même qui est pathologique, mais l’absence de cadre psychique et symbolique permettant de la traverser comme une étape nécessaire de la transformation. 

Ce qui pourrait aider à mieux comprendre — et parfois à mieux traverser — une dépression, ce serait donc de se situer davantage du côté du sens de l’expérience que du seul symptôme à faire taire. 

Dans la psychologie des profondeurs, « symboliser » ne signifie pas intellectualiser, mais apprendre à écouter, ressentir et reconnaître le sens vivant de ce qui se passe intérieurement. 

Or notre esprit moderne, formé à l’analyse, à la performance et au contrôle, est rarement entraîné à cette forme d’écoute intérieure. 

Enfin, il existe un mythe très ancien de Mésopotamie, datant du troisième millénaire avant notre ère, intitulé La descente d’Inanna. 
Ce récit offre une figuration à la fois mythique et imaginale de la descente nécessaire de la conscience dans l’obscurité, comparable à la nigredo des alchimistes : une descente de l’esprit dans la matière afin qu’il puisse s’y transformer. C’est précisément ce qui semble parfois se jouer dans certaines dépressions contemporaines. 
Comme si, depuis ces temps immémoriaux, l’âme humaine portait déjà la mémoire de ce chemin : celui que le Moi doit traverser lorsqu’il accepte de descendre dans l’obscurité afin de devenir plus incarné, plus humble, et finalement plus humain.


10 janvier 2026

Transparence salariale : ce que l’argent révèle au plan psychique

 





D’ici juin 2026, les entreprises devront se conformer à la directive européenne visant à renforcer le principe d’égalité salariale entre les femmes et les hommes. 

Au-delà des bénéfices indéniables de cette mesure dans le long chemin vers l’égalité, voici ce que, au plan psychique, la question de l’argent que l’on gagne m’inspire. 

L’argent n’est jamais neutre psychiquement. 
Il est le symbole d’une valeur haute, étroitement liée à l’intensité de la libido psychique — cette énergie vitale qui anime nos désirs, nos choix, nos engagements. 

Si l’argent fait honte, s’il gêne, s’il suscite de la culpabilité, c’est souvent parce qu’il oblige à une confrontation difficile : reconnaître ce que nous sommes réellement — avec nos forces et nos zones d’ombre — plutôt que de nous réfugier dans l’image idéalisée de nous-mêmes que nous cherchons à défendre. 

C’est pourquoi certaines mesures en apparence « techniques », comme la transparence des salaires, ne sont pas seulement sociales ou économiques. Elles constituent, pour beaucoup, une exposition psychique brutale, car elles touchent directement au sentiment de valeur, à la légitimité, à la honte, à la rivalité, à la reconnaissance. 

L’argent devient alors un miroir. Il révèle notre rapport au pouvoir, au manque, à l’abondance, au désir, à l’autorisation d’exister pleinement. 

Mais lorsque l’argent est désidéalisé — libéré du fantasme de toute-puissance comme de la honte — lorsqu’il est regardé lucidement et assumé, il peut devenir un révélateur précieux. Il reflète la qualité de notre lien à la vie et notre capacité à incarner notre énergie dans la réalité. 

En ce sens, l’argent fonctionne comme la libido humaine : ce qui brille le plus, et ce qui se cache le plus. Et c’est souvent là que commence le véritable travail psychique.



14 décembre 2025

Ce qui ne se voit pas décide de tout : la conscience oubliée

 

Du progrès extérieur à l’éveil intérieur : pourquoi la conscience est décisive 

Dans le monde extérieur, le progrès est facilement visible. Il se manifeste par l’acquisition de biens matériels, la construction d’une famille, l’accès à une sécurité, à un statut, à une vie concrète et organisée. Ces formes de réussite sont tangibles, mesurables, socialement reconnues. 

Mais le monde intérieur obéit à une tout autre logique. 

Dans la psyché — qu’il s’agisse de l’inconscient individuel ou de l’inconscient collectif — il n’y a pas d’objets visibles. Ce qui peut y éclore, ce n’est pas d’abord du concret, mais de la conscience. Et avec elle : l’amour, la spiritualité, les valeurs, le sens, les hautes aspirations de l’âme. Tout ce qui ne se voit pas, mais qui se ressent profondément. 

Avant le développement de la conscience, le monde intérieur est obscur. Jung parlait à ce propos de la lumière de la nature : une lumière qui n’est pas donnée d’emblée, mais qui émerge lentement depuis un point central, un point de base à partir duquel peuvent se déployer les sentiments, la pensée et la conscience — le moi. 

Encore faut-il que ce développement ne soit pas entravé, par exemple par une famille profondément dysfonctionnelle, des traumatismes précoces ou un environnement qui empêche la vie psychique de s’organiser. 

Or Jung l’affirme sans détour : « Lorsqu’il n’y a pas de conscience, rien ne va. » (Psychologie analytique et conception du monde). 

Sans le développement de la conscience, l’adaptation au monde extérieur reste superficielle, fragile, parfois illusoire. La vie peut sembler fonctionner, mais quelque chose d’essentiel demeure désorganisé dans l’ombre. 

Conscience, sentiment et Éros 

La conscience ne surgit pas dans le vide. Elle se construit sur une base affective : le sentiment, et plus précisément le sentiment de valeur. C’est là qu’intervient Éros, compris non comme simple désir, mais comme principe de lien, de relation et de reconnaissance de valeur. 

Sans le sentiment de valeur, le monde perd sa boussole. Il n’a plus de visage humain, plus de profondeur éthique, plus de sens véritable. La nature, en elle-même, est à la fois animale et humaine — à l’image du centaure. Sans transformation psychique, l’instinct brut demeure ; avec la conscience, il peut être humanisé. 

C’est pourquoi les valeurs sont essentielles à l’émergence d’une civilisation. Elles ne sont pas de simples constructions morales : elles sont portées par les grands thèmes archétypaux de l’humanité, qui condensent la mémoire vivante de ce que l’humain a peu à peu élaboré pour se dégager de la seule loi de l’instinct.

Ces archétypes existent à l’état de préformations psychiques. 
Ils attendent d’être activés, développés, incarnés à travers les rencontres, les relations, les expériences de vie. Or toute relation véritable mobilise Éros et le sentiment de valeur. On devient humain au contact des autres : par le développement de l’empathie, des représentations mentales, du sens de l’altérité. 

Mais cette empathie peut être aussi bien prosociale qu’antisociale. 
La psyché est capable de produire le meilleur comme le pire. 
 
Le danger de la vie de surface 

Le pire persiste lorsque l’on reste à la surface des choses. 
Lorsque la quête de vérité est évitée — une vérité qui inclut la vie affective et le travail du sentiment — on se réfugie dans les réalisations visibles : le travail, la performance, les loisirs, les plaisirs, les prouesses intellectuelles. 

On a exalté les Lumières du XIXᵉ siècle, mais on a souvent oublié une autre lumière : celle qui doit se développer dans la nature intérieure de la psyché, initialement obscure et invisible. À défaut, on s’accroche à une morale de façade, croyant qu’elle suffira à contenir le retour de l’animal en nous.  Or c’est une illusion. 

Ce n’est pas par des règles extérieures que l’instinct est transformé, mais par le développement de la conscience. C’est dans la psyché que se joue ce qui peut être apprivoisé, humanisé, symbolisé. 

Quand la conscience ne se développe pas 

Il suffit d’observer la réalité intime des vies humaines pour le constater : beaucoup souffrent profondément, et les pires barbaries continuent de se produire dans les lieux mêmes censés être protecteurs — familles, couples, sphère privée. 

Les violences, les abus, l’inceste, le viol montrent ce qui advient lorsque l’animalité psychique n’a pas été transformée. 

On s’étonne alors : « Il était pourtant si gentil, si intelligent… comment a-t-il pu commettre cela ? » Justement parce que le travail de la conscience n’a pas eu lieu. 

Et pourtant, on parle peu de la conscience elle-même. Les sciences humaines parlent du « sujet », de la construction du sujet, rarement de l’émergence de la conscience comme processus vivant et transformateur. 

Mythes, symboles et transformation 

Or, les chemins vers la conscience existent depuis toujours. 

Les mythes, les symboles, les rites sont autant de jalons qui indiquent les étapes du devenir de la conscience. Ils montrent les passages possibles, les transformations de l’animal vers l’humain, et de l’humain vers le spirituel. 

 Ils rappellent une vérité essentielle : la psyché peut produire de la conscience — et la conscience peut transformer la vie. 

Là où la conscience s’éveille, la vie peut enfin devenir humaine.



04 décembre 2025

La fonction d'accueil du principe féminin psychique dans l'analyse

 



J’ai écrit dans un post précédent que mon chemin avait commencé par l’apparition d’une image du féminin blessé. 

Ce rêve, qui remonte à plusieurs années, a demandé un long cheminement avant que je puisse en saisir le sens profond. 

Ce processus m’a montré, de manière très concrète, que l’interprétation du matériel psychique — et en particulier des rêves — exige une patience extrême. 

Dans ma pratique clinique, je le constate chaque jour : l’interprétation doit toujours respecter le niveau d’élaboration où se trouve le patient, et accompagner son rythme propre, sans précipitation. 

Un rêve, par exemple ne livre jamais son sens d’un seul coup ; il s’ouvre par strates, au rythme propre de la psyché. Surtout lorsqu’un complexe est actif, une longue traversée peut être nécessaire avant que l’image onirique passe de l’affect brut au symbole vivant. 

Le rôle de l’analyste n’est pas de précipiter cette transformation, mais d’accompagner la maturation du matériau psychique. 

Cela requiert une qualité centrale : la capacité d’accueillir, - qui fait partie des propriétés du principe féminin intérieur - la capacité d’offrir un espace où l’affect puisse être tenu sans être interprété trop tôt. 
C’est une véritable hospitalité psychique. 

Ce travail d’unification m’évoque la Déesse Isis, rassemblant patiemment les morceaux d’Osiris : elle ne force rien, elle recueille, elle porte, elle réunit. De la même manière, l’analyste veille, soutient et attend, jusqu’à ce que la psyché elle-même, suffisamment contenue et respectée, accomplisse l’œuvre de recomposition intérieure



30 novembre 2025

La psychologie des profondeurs est née d’un manque

 


Pourquoi la psychologie des profondeurs est-elle apparue au début du XXᵉ siècle ? 

Parce que quelque chose manquait dans la conscience occidentale. 

Jung n’a pas seulement fondé une méthode : il a rencontré, dans sa propre psyché, ce que notre culture avait perdu — le Féminin intérieur et Éros. 

Car tôt ou tard, quiconque entre dans la psychologie des profondeurs se heurte à ces deux forces. Pour moi, par exemple, tout a commencé par l’image d’un féminin blessé : c’est elle qui a ouvert mon chemin. 

Depuis, je n’ai cessé de chercher à traduire en mots mon expérience intérieure d’Éros et du Féminin, et à montrer comment ces forces participent intimement à la constitution du Soi.

Neumann l’a formulé ainsi : « Le péril de l’humanité vient d’un développement unilatéralement patriarcal de la conscience, non compensé par le monde matriarcal de la psyché. » Autrement dit : le Logos a pris toute la place, et le Féminin intérieur — Éros, imaginal, relation, contenance, symbolisation — a été laissé en friche. 

Freud l’a réduit à la sexualité. Jung l’a reconnu comme une force de transformation psychique aussi indispensable que le Logos. 

Sans ce principe féminin, il n’y a pas de sol interne, pas de contenant, pas de matrice pour le Soi. Et quand il n’est pas intégré, le Féminin revient sous sa forme archaïque : fusion, projections, dépendances, addictions. 

Privé d’images de la Déesse (Sophia, Inanna, Isis, Marie, Sagesse biblique, etc.) notre monde ne sait plus transformer le Féminin intérieur. Si notre culture portait davantage ces images, notre santé mentale — qui repose sur une vie psychique réellement entière, aujourd’hui érigée en “cause nationale” — ne serait sans doute pas dans un état aussi préoccupant. 

La psychologie des profondeurs révèle simplement ce déséquilibre : elle cherche à restaurer la part manquante. 

La psyché, elle, n’a jamais cessé d’y pousser. Jung l’appelle le Soi ; Hillman, l’âme. Toutes les traditions le disent : le Soi naît de l’union du Masculin et du Féminin, du Soleil et de la Lune dans l’alchimie. 

Sans ce mariage intérieur, il n’y a ni transformation, ni individu véritable. 

Si notre culture n’avait pas tant refoulé le Féminin et Éros, la psychologie des profondeurs n’aurait peut-être jamais eu besoin de naître. Elle est apparue pour réparer un manque — et pour rappeler à la psyché moderne ce qu’elle avait oublié. 

 
(L’image provient du Livre Rouge, lorsque Jung entreprit sa descente dans l’inconscient — un dialogue direct avec les figures vivantes de sa psyché ; cette image montre que l’homme doit supporter la tension entre ces deux mondes. C’est parce que l’union Soleil-Lune est maintenue que “quelque chose” peut être versé. C’est l’axe de l’individuation.)




28 novembre 2025

L’individuation comme manifestation moderne de l’archétype du chemin

 



Il existe, au cœur de la psyché humaine, un thème intemporel : celui du chemin. Bien avant qu’on lui donne un sens spirituel ou psychologique, ce chemin fut une expérience concrète, qui se manifestait dans la vie instinctive des premiers hommes. 

Comme l’a montré Neumann, les premières manifestations de cet archétype remontent aux temps glaciaires, lorsque les groupes humains devaient s’enfoncer dans des passages escarpés et obscurs pour atteindre des sanctuaires cachés dans des grottes, au cœur des montagnes. Il écrit : « Le chemin difficile et dangereux qui conduisait aux grottes sacrées faisait partie intégrante de la réalité rituelle ; c’est en traversant ce passage obscur que l’homme préhistorique accédait à la profondeur du mystère. » (Neumann, La Grande Mère) 

Ce geste archaïque n’a jamais disparu : il s’est déplacé à l’intérieur. Ce que les grottes préhistoriques figuraient extérieurement — une matrice obscure où l’être humain se dépouille pour renaître — se rejoue désormais dans la psyché. C’est pourquoi la tradition chrétienne a pu nommer l’un de ces passages intérieurs la « nuit obscure de l’âme ». Mais cette nuit c’est un passage. Elle reprend la plus ancienne de l’expérience humaine : se retirer dans la profondeur, traverser l’inconnu, mourir à une forme ancienne de soi. 
À la lumière de la psychologie des profondeurs, il est clair que cette « nuit obscure » n’est qu’une des formes culturelles que prend l’archétype du chemin. Elle exprime la descente, la dissolution, la perte des repères du moi. Le processus d’individuation en est aujourd’hui l’héritier psychologique. 

C’est incroyable comme penser aux évolutions d’un archétype procure ce sentiment puissant d’appartenir à une chaîne d’expériences humaines millénaires à laquelle nous participons sans le savoir. Comme si, une mémoire archétypique se réveillait. Jung appelait cela sa « personnalité n°2 » : la sensation d’être relié à quelque chose d’immense, de plus ancien que soi, d’enraciné dans la longue histoire de l’âme humaine. 

Le vieux geste de l’humanité : entrer dans l’obscurité, se laisser transformer, et revenir différente, plus unifiée, plus réelle. Le chemin est ancien — il se renouvelle seulement en nous.



27 novembre 2025

La Grande Mère archétypale : sortir de la culpabilisation des mères réelles

 


L’amendement 159 a brièvement embrasé le débat public. Il proposait d’exclure la psychanalyse des méthodes de soin psychique prises en charge par l’Assurance Maladie. 

L’amendement a finalement été retiré, mais il a mis en lumière quelque chose de plus profond qu’un simple désaccord politique : un malaise autour des pratiques psychothérapeutiques qui continuent, encore aujourd’hui, à culpabiliser les mères. 
 
À l’origine de l’amendement, la sénatrice rapportait une expérience personnelle : celle de sa sœur, mère d’une petite fille atteinte du syndrome de Rett — affection neurologique grave, qui n’a aucune origine psychique. 

Cherchant du soutien, cette mère rencontre un psychologue, pratiquant la psychanalyse. Au lieu de l’apaiser, la séance lui inflige une série de questions accusatrices. Le ton accusateur de la psychologue a littéralement mis en morceau la sœur de la sénatrice. 
 
Cet exemple révèle une maladresse clinique évidente, mais il montre, également, à quel point demeure, dans l’imaginaire collectif comme parfois dans certaines pratiques, une idée devenue intenable : si quelque chose va mal chez l’enfant, la mère est en cause

C’est précisément cette représentation qui a nourri l’amendement 159 : la sensation, largement partagée aujourd’hui, que la psychanalyse porte encore en elle un héritage de suspicion à l’égard des mères. 

Or cette inflation de culpabilisation n’est pas seulement injuste : elle repose aussi sur une confusion théorique fondamentale. La confusion entre mère réelle et Mère archétypale 

Le problème n’est pas tant la psychanalyse que la confusion d’un plan avec un autre : la mère biographique est souvent rendue responsable de phénomènes psychiques qui relèvent… de l’archétype.

C’est ici que la lecture de Jung déplace le regard. « L’archétype maternel, dit Jung, n’est pas la mère réelle : il est une image collective qui dépasse infiniment la personne. » 
 
Autrement dit : ce qui se joue dans le psychisme d’un enfant, d’un adolescent ou d’un adulte excède totalement ce que la mère a pu faire ou ne pas faire. La mère est une personne ; l’archétype est une structure psychique, impersonnelle, collective, universelle. 

Confondre les deux, c’est demander à une femme d’assumer le poids d’une figure symbolique vieille de milliers d’années. C’est évidemment impossible — et injuste. 

Si un individu souffre, ce n’est pas parce que sa mère aurait “mal fait”, mais parce qu’un matériau psychique en lui est resté inemployé, bloqué ou non symbolisé. Cette distinction remet littéralement les choses en ordre. 

La question n’est plus : qu’est-ce que ma mère à raté ? Mais : qu’est-ce qui, en moi, n’a pas trouvé de forme ? 

 Le maternel, en tant qu’archétype, possède une dynamique propre. Jung écrit que : « Lorsque l’archétype ne peut s’élever au niveau de la psyché, il demeure lié à la pulsion et cherche sa décharge dans des actes compulsifs. 
Ce n’est plus le symbole qui est vécu, mais l’instinct brut. » 

Autrefois, les rites de passage permettaient à ces forces de se transformer, de s’élever du pulsionnel au symbolique. Aujourd’hui, ces cadres ont disparu. Plus rien ne contient, ne structure, ne fait “passage”. 
Résultat : une part de l’archétype maternel reste bloquée à son premier niveau — la pulsion du recevoir, la faim archaïque, le besoin de remplir, de combler. 

C’est dans ce vide de symbolisation que surgissent de nombreuses conduites compulsives. 

Prenons l’exemple, de la boulimie, elle en est une illustration clinique saisissante : manger, dévorer, remplir — non par appétit, mais parce qu’un archétype n’a pas trouvé son image. 

Là où devrait se former une mère intérieure, c’est le corps qui agit, répète, comble. Il accomplit ce que l’âme n’arrive pas à représenter 

Le malheur vient moins des mères que de l’effondrement du symbolique 

Nous vivons dans une culture qui ne transmet plus de mythes, ne facilite plus les passages, ne reconnaît plus les archétypes, et laisse les individus seuls face à des forces psychiques immenses. 

Ce n’est pas la mère qui est insuffisante : c’est la culture symbolique qui s’est effondrée autour d’elle. 

Le résultat, c’est que l’on exige d’une mère réelle — faite de limites, d’angoisses, de fragilité de jouer la Grande Mère, figure transpersonnelle, intemporelle, inhumaine. 

Et lorsqu’elle échoue, ce que Jung dénonçait déjà se produit : on l’accuse de ce qui relève en réalité du fonctionnement de la psyché profonde. 

Si un amendement visant à exclure une approche psychique des soins surgit aujourd’hui, c’est peut-être aussi parce que notre culture n’a pas encore suffisamment intégré cette dimension : la profondeur de l’âme, ses archétypes, ses ombres. 

La tâche consiste alors à expliquer, transmettre, clarifier : la psychanalyse (et plus encore la psychologie des profondeurs) n’a jamais eu vocation à culpabiliser les mères, mais à dégager les enjeux symboliques qui traversent chacune d’elles — comme ils nous traversent tous.



21 novembre 2025

Le vortex matriciel : une fonction thérapeutique de mutation

 



Dans mon expérience clinique, j’ai remarqué qu’une partie de l’âme fonctionne comme un vortex matriciel : une région primitive qui peut contenir le chaos, la détresse, l’informe, et, progressivement, leur donner forme, sens et organisation interne. Il ne s’agit pas seulement d’une faculté d’accueil, mais bien d’une véritable puissance de transformation. 

Cette fonction transformante est similaire aux opérations décrites par les alchimistes. Jung la décrit comme un potier, un magicien et un artisan du vivant : une instance psychique qui travaille la matière brute des émotions, des visions et des expériences pour les mener vers une configuration plus supportable. 

La mythologie confirme cette intuition clinique : les Cabires, Héphaïstos, ou encore les divinités-forgerons représentent précisément ce travail souterrain, invisible, qui façonne et réorganise les éléments primitifs. Ce sont des représentations du processus psychique lui-même. 

Au fond, chacun porte en lui un “petit Merlin” — une capacité interne d’élaboration qui, lorsqu’elle n’est pas entravée, permet à la vie psychique de redevenir mouvante, créatrice et légère. Cette dimension n’est pas magique : elle est clinique. Elle rappelle que le soin n’est pas seulement une réduction de symptômes, mais aussi une relance des processus de transformation, là où la psyché forge, réorganise et symbolise ce qui, autrement, resterait informe ou douloureux.


16 novembre 2025

Les tâches de la vie : pourquoi notre culture ne parle plus des passages intérieurs


 

Il existe, dans toute existence humaine, des étapes cruciales que Jung appelait les tâches de la vie. Non pas des devoirs imposés, mais des passages intérieurs nécessaires à la maturation psychique : se séparer de ses parents, rencontrer son Ombre, apprivoiser ses instincts, accueillir le Féminin ou le Masculin intérieurs, reconnaître en soi une direction plus vaste que la volonté du Moi. 

Dans les civilisations anciennes, ces tâches n’étaient ni muettes ni solitaire : on les reconnaissait, on les nommait, on les accompagnait. 
Les mythes, les rites, les contes, les dieux servaient à symboliser ce que l’être humain devait traverser. Ils transformaient l’expérience brute en sens, l’émotion archaïque en forme partageable. 
 
Aujourd’hui, notre culture a perdu ce langage. Elle a hypertrophié le visible, le rationnel, le technique ; elle a désymbolisé l’existence. Du coup, les tâches de la vie se présentent encore — elles ne disparaissent jamais — mais elles arrivent sans nom, sans guide, sans images pour orienter la traversée. 
 
Le résultat est tragiquement simple : l’être humain doit accomplir seul ce que la culture n’accompagne plus. 
 
L’individuation, la rencontre de l’ombre, l’effondrement du Moi, l’appel du Soi, l’éveil du Féminin intérieur, l’intégration d’Éros : tout cela demeure, mais ne trouve presque aucun miroir collectif. 

Ce que les traditions appelaient initiation, et que la psychologie nomme symbolisation, n’est rien d’autre que l’accomplissement des tâches de la vie. 

Et comme ces tâches ne sont plus représentées dans la conscience collective, elles surgissent aujourd’hui sous des formes brutales : angoisses, dépressions, quêtes compulsives, idéalisations, effondrements — autant de tentatives de l’âme pour faire seule ce que la culture ne tisse plus. 

Fait révélateur : les seuls espaces où ces passages intérieurs peuvent encore être racontés sont les contes, les films fantastiques, les récits initiatiques, les animés philosophiques. 
Ce sont les derniers lieux où les tâches de la vie sont encore figurées : la quête, la métamorphose, la descente aux enfers, la perte, le mentor, la renaissance. 

Là seulement, la psyché peut encore dire son chemin. 

Réintroduire ces passages dans notre langage, les reconnaître comme des tâches naturelles du devenir humain, c’est déjà commencer à guérir de l’unilatéralité moderne. C’est redonner une dignité à ce que chacun traverse — souvent en silence — pour devenir un être humain entier. 

Illustration : Pinterest
Texte : Isabelle Basirico

13 novembre 2025

Faire descendre les images


Quand la conscience ne fait pas le travail, l’inconscient le fait à sa manière, par des symboles, des rêves, des événements extérieurs, etc. Autrement dit, l’imagination involontaire accomplit ce que la volonté du moi n’a pas su faire. La vie psychique accomplit la tâche, que le moi l’accepte ou non. 

Prenons l’exemple du fantasme de totalité inconscientes (ou fantasme de Soi inconscient). Chez certains sujets dont le moi redoute l’épreuve du monde, surgissent alors, par exemple, dans leurs rêves des images grandioses – paradis, enfer, royaumes de lumière ou d’ombre. Ces fantasmes ne sont pas tant l’expression d’une mégalomanie que la manifestation d’un Soi encore inconscient, se projetant sous des formes extrêmes, totalisantes, pour suppléer à l’impuissance du moi. 

Le rôle de l’analyste est d’accompagner la chute douce du rêveur, de ces cieux imaginaires vers la terre de sa vie. Il s’agit d’aider le symbole à prendre corps, à devenir acte, à trouver sa forme humaine, dans l’ici et maintenant, dans son corps et dans sa vie actuelle. 

Image : John Pitre 
Texte : Isabelle Basirico

11 novembre 2025

Dans la bulle du moi et du monde

 


Aux origines, le sentiment d’exister repose sur une appartenance inconsciente au grand tout. On se sent vivre parce qu’on se sent inclus dans une unité indifférenciée, semblable au bain maternel premier. Ce mode archaïque procure la paix, mais au prix de la non-différenciation. Tant que la conscience n’en émerge pas, le moi cherche à retrouver cette osmose perdue, projetant sur le monde extérieur son désir de fusion originelle — ce que Jung appelait la participation mystique. 

Mais ce mode d’être confère un sentiment d’existence illusoire. Il engendre un manque-à-être qui pousse à des adaptations de façade et empêche le développement de la capacité d’aimer Passé un certain âge, si le processus d’individuation n’advient pas en conscience la souffrance s’installe, la psyché se rétracte : le féminin intérieur, principe de lien, demeure en friche. L’autre devient le miroir de ce manque — on lui demande de réparer, de donner sens, de combler. On revendique, on exige, d’autant plus vivement que l’on pressent qu’une unité existe quelque part — dans cette bulle imaginaire du moi et du monde confondus. Mais le monde réel, l’autre, ne partage pas cette perception : on se sent seul même en présence. 

En fait, la véritable coupure n’est pas avec l’autre : elle est avec notre propre totalité, ce lieu intérieur où pourrait renaître le sentiment d’existence véritable. 

Illustration : Gaëlle Bacquet
Texte : Isabelle Basirico


08 novembre 2025

Au commencement, il y a l'amour




L’amour - dit l’Éros - est ce qui permet la transformation des émotions et des sentiments. Il est aussi l’un des instincts les plus puissants. Il se tient au fondement même du devenir humain. Aimer, c’est revenir à la source du développement, au commencement de la vie sur terre : tout commence par lui — par l’instinct de vie, l’élan vital, la pulsion de vie, par l’amour. 
Mais tout débute d’abord dans l’inconscient, dans l’archaïque. 
Et il faut alors cheminer avec les figures parentales, faire évoluer ce socle affectif et instinctif, et affronter les multiples écueils : blocages, arrêts, entraves liées à l’environnement et à « l’esprit du temps ». 
De ce mystère du commencement, de cette quête du sens et du cœur, la psychanalyse est née — pour écouter l’amour blessé et lui rendre sa force créatrice.



01 novembre 2025

La souffrance psychique et le début du processus d’individuation






Je souhaite aborder ici le thème de la souffrance psychique, car elle joue un rôle central dans le processus d’individuation. 

 Pour illustrer mon propos, je partirai d’une situation que je connais intimement, pour l’avoir moi-même vécue et rencontrée à maintes reprises dans ma pratique clinique. 

Il s’agit de la détresse ressentie par les parents, mais qu’ils n’osent pas partager avec leurs enfants. Ils la taisent par pudeur, par peur ou par nécessité, la gardant ainsi cachée derrière un mur de silence. 
Dans ces familles, il devient souvent vital de réinventer rapidement une vie « normale », lisse, comme si rien ne s’était produit. Ce silence s’installe toujours avec une intention bienveillante : celle de protéger les enfants des épreuves du passé, jugées trop lourdes ou trop douloureuses. 

Voici, en quelques mots et en guise d’exemple, mon propre vécu. 
Avant ma naissance, ma famille a fait face à l’exil et au déracinement. Pourtant, mes parents n’ont jamais évoqué la détresse qu’ils ont traversée : la douleur d’avoir quitté leurs proches, la perte de leurs repères, l’abandon de leur cadre de vie rassurant. J’ai grandi dans ce silence, dans une atmosphère d’anxiété constante. 
Car, mes parents, malgré des conditions de vie sûres et ordinaires, vivaient toujours dans la peur : peur de mourir, peur du danger, peur de perdre ce qu’ils avaient reconstruit. C’est le propre de l’anxiété que de survivre à l’événement qui l’a engendrée. Elle devient une réponse psychique et corporelle — palpitations, maux de ventre, tension diffuse — à un danger qui n’existe plus, mais dont la trace demeure inscrite dans la mémoire du corps. 
Et, comme dans de nombreuses familles où la souffrance parentale reste inexprimée, ce qui n’a pas été mis en mots finit souvent par se dire à travers le corps de l’enfant. Les émotions tues se transforment en symptômes, en maux psychosomatiques, parfois même en maladies auto-immunes à l’âge adulte. 
Le corps de l’enfant devient alors le réceptacle de la souffrance psychique qui n’a pu être partagée avec personne d’autre. 
J’ai fini moi-même par laisser la peur me dominer. Cette peur a été un frein dans ma vie, mais a aussi servi de moteur dans ma quête intérieure de sens et de connaissance. Et comme beaucoup de personnes, je suis entrée dans la psychologie des profondeurs de Jung par la porte étroite de la souffrance — une souffrance amplifiée par le travail intérieur que mes parents n’avaient pas pu entreprendre. 

Or, et c’est ce que j’ai découvert au fil de mon propre cheminement, lorsqu’une souffrance est enfin approchée, regardée sans fuite, elle va peu à peu se transformer. Par les images, les rêves, les projections, jusqu’à ce que l’énergie de la souffrance entre dans un contenant symbolique. 

Le symbole, au sens jungien, n’est pas une simple métaphore : c’est une forme vivante où l’énergie se fait langage. Il est la matière à partir de laquelle on peut amorcer le travail de mise en sens, et ce travail peut prendre plusieurs années. 
C’est là que l’on réalise progressivement que, tandis que le symptôme confine, le symbole tisse des liens ; alors que l’angoisse éparpille, le symbole rassemble. Il marque ce passage subtil où la douleur brute se transforme en souffrance symbolique — le moment où l’âme commence enfin à respirer à nouveau. 

Le souffrir cesse d’être un état subi ; il devient une matière première vivante qu’il faudra transformer. En alchimie, on l’appelle la «nigredo». Le processus profond qui s’opère ne vise pas à faire disparaître la souffrance ; il cherche à la métamorphoser. 
Il accompagne le mouvement qui permet à l’énergie jusque-là retenue de retrouver sa circulation, sa respiration, sa dimension de sens. 

Ainsi, ce que nous appelons «guérison» pourrait ne rien être d’autre que cela : lorsque l’énergie de la souffrance se transforme en énergie de conscience ; elle devient le creuset même de la conscience.



16 août 2025

Poutine nostalgique d’Ouroboros’land



J’ai lu ce matin dans les journaux que la tentative de Trump pour négocier une trêve avec Poutine a échoué. Son entêtement à vouloir continuer la guerre m’a inspiré ce texte :

 

Vladimir Poutine ne pense pas seulement en stratège : il agit comme une figure mythologique. Comme l’Ouroboros, le serpent qui se mord la queue, il rêve d’un cercle clos où rien ne doit lui échapper. L’Ukraine, la Géorgie, les anciennes républiques soviétiques : autant d’“enfants” qu’il veut réabsorber pour préserver l’illusion d’un corps indivisible.

 

On retrouve chez lui la logique d’Ouranos qui refusait à Gaïa d’accoucher, ou de Chronos qui avalait ses enfants par peur d’être détrôné. C’est le vieux père dévorateur, plus archaïque que politique, qui préfère étouffer la vie plutôt que d’affronter la séparation.

 

Mais, comme toujours dans les mythes, le cercle finit par se briser : l’histoire ne se laisse pas enfermer dans un parc à thème impérial. Poutine est nostalgique d’Ouroboros’land — un Disneyland de l’archaïque, où l’on s’illusionne en croyant que l’on peut arrêter la naissance du nouveau.

 

Il s’agit du combat éternel entre les forces de vie et celles de destruction. Espérons que les forces de différenciation ou de vie triompheront. Ce serait la version la moins désastreuse, car, même si les forces de la mort ouvrent sur un avenir nouveau, puisque la vie ne peut jamais disparaître, cela reste l’option la plus chaotique et la plus meurtrière pour les êtres humains.

 

Voici une autre réflexion qui me vient à l’esprit, ne sommes-nous pas de simples pions devant les forces archétypales ? Et pourtant, les desseins de ces puissances ne peuvent être accomplis qu’à travers les actions humaines. Dans la mythologie, les divinités ne font-elles pas subir leur colère aux mortels qui transgressent leurs lois et leurs règles ?  Ce temps, antérieur à la différenciation, ne semble pas avoir totalement disparu. Il demeure, toujours inconscient, dans la psyché, soit sous la forme de fantaisies, soit dans le monde sous celle de propagande.

 

Enfin, l’entêtement non moins fort et très puéril de Trump à vouloir à tout prix obtenir le prix Nobel de la paix a de quoi nous inspirer aussi une Disneyland City de lui-même !

Sa Disneyland City n'est pas un lieu de réconciliation, mais un théâtre narcissique ; un empire de carton-pâte où la gloire personnelle est érigée en diplomatie.

Face à lui aussi, nous mesurons combien la politique moderne est travaillée par des archétypes anciens : le roi enfant, capricieux et joueur, qui veut que tout l’univers soit son propre terrain de jeu…

23 juin 2025

La souffrance de l'humanité


Je voulais vous parler de la souffrance en lien avec la psychologie des profondeurs. Mais il m’est difficile de le faire sans évoquer d’abord l’épidémie de souffrance humaine collatérale que l’actualité place sous nos yeux. 

Ce que je vois dans le monde me glace : toute cette violence qui tue et détruit, au mépris des populations — que ce soit à Gaza, en Ukraine, en Iran maintenant… et dans bien d’autres lieux, hélas, à travers le monde.  
La souffrance existentielle, collective et collatérale submerge tout — y compris la vie individuelle. 

En tant que psychologue, j’ai le sentiment que la subjectivité de chacun est piétinée, écrasée sous le poids de la masse. 

Cela ne signale-t-il pas la difficile actualisation du Soi — cette instance intérieure capable d’articuler l’individuel et le collectif ? 
Je sais bien que l’heure de l’Ère du Verseau n’a pas encore sonné (cf.Paul Le Cour), mais combien de vies humaines devront encore être fracassées, sacrifiées ? 

La montée de la mondialisation avait déjà entériné l’unilatéralité d’une seule voie : celle de l’économie et du profit. 
Aujourd’hui, avec l’essor du populisme et le retour des dictateurs, c’est une psyché archaïque qui se réveille — un refoulé collectif qui fait irruption. 

Jung écrivait que, happé par la masse, l’individu disparaît, absorbé par l’abstraction qu’est la raison d’État (Présent et avenir). 

Aujourd'hui, à nouveau,  ce ne sont plus seulement des abstractions : ce sont les actes concrets de guerre et de génocide qui produisent ce sentiment d’effacement de l’individu. 

Pour moi, cette souffrance humaine collatérale est profondément insupportable, abjecte, révoltante. 

La nature extérieure peut infliger des tourments, mais c’est bien l’environnement humain — ce que l’on appelle « le monde extérieur » — qui incarne aujourd’hui les plus grands périls. Et encore, je passe ici — pour ne pas alourdir ce post — l’impact délétère que ce climat exerce sur la psyché des plus fragiles… 

Les sentiments, les attachements à sa famille, à ses ami·es, à la vie, à la psyché individuelle — que valent-ils face aux buts de guerre d’un pays, d’un parti, ou même d’un seul homme, qu’il soit dictateur ou fou ? 
Pour quelqu’un comme moi, de culture jungienne : énormément. 

Nous pensions, peut-être naïvement, qu’en vivant dans un monde (soi-disant) évolué, il deviendrait plus sûr. Rien n’est plus faux aujourd’hui.

20 juin 2025

Dominer n'est pas connaître - Quand l'oubli de la psyché nourrit le chaos du monde -

 



Voilà ce que le spectacle de guerre, désolant et effrayant, qui se dresse devant nos yeux aujourd’hui m’inspire ; une réflexion que je relie profondément à la psychologie des profondeurs de Jung. 

Chez l’homme, la nature, c’est son essence. Non pas au sens biologique ou utilitaire, mais au sens profond de ce qui l’anime : sa psyché, son âme vivante. 

Pourtant, depuis des siècles, l’importance de connaître la nature de l’homme en lui-même a été largement sous-estimée. 
Nous avons exploré le monde en n’écoutant qu’une seule voix : celle de la raison. 
Nous nous sommes appuyés sur les grandes idées philosophiques, les dogmes religieux, les certitudes scientifiques, et aujourd’hui, sur la logique consumériste du tout-économique, du tout-marchand. Acheter, vendre, produire, consommer — voilà notre quotidien. 

Mais la vie ne se résume pas à l’économie. 

Nous ne cherchons pas à connaître la nature : nous cherchons à la maîtriser. 

L’avènement des machines, les prouesses techniques et technologiques, nous ont donné l’illusion d’une toute-puissance. 
Mais à quel prix ? Surpopulation, crise écologique, violence omniprésente et retour des guerres épouvantables… Voilà où nous a menés cette volonté de domination, cette fuite en avant vers un contrôle total du vivant. 
 
Or, dans cette course, nous avons oublié d’écouter : la nature. 
La nature, disait Jung, c’est ce qui parle. Elle nous parle à travers les rêves, les symboles, les visions — tout un langage que seule la psyché peut réellement entendre. 

Mais notre monde moderne a relégué la psyché au second plan, comme une chose fragile, floue, presque dérangeante. 
Et pourtant, c’est elle qui pourrait nous aider à affronter le désordre de notre époque. 

En voulant soumettre la nature à notre volonté, nous avons négligé notre propre essence. Nous avons tenté de maîtriser le monde extérieur sans jamais plonger dans sa profondeur — ni dans la nôtre. 

Les guerres qui se multiplient, les barbaries qui ressurgissent ne sont que le reflet de cette ignorance : des hommes qui continuent de lutter pour dominer les autres, incapables de reconnaître que ce n’est pas la nature que nous dominons — c’est elle, non reconnue en nous, qui continue à nous dominer. 

Tant qu’on domine sans comprendre, qu’on agit sans écouter, les forces brutes — en nous et autour de nous — restent livrées à elles-mêmes. 
Non transformées, elles détruisent. 
Non reconnues, elles nous gouvernent. 
Car ce qu’on refuse d’éclairer devient ce qui nous engloutit. 

Dominer, ce n’est pas connaître. Et si nous dominions vraiment la nature, alors pourquoi serions-nous, aujourd’hui encore, submergés par tant de violence, tant de guerres, tant de chaos ?